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Éternels Éclairs
Poésie Peinture

Le Lion


À Gaston Prudhomme de la Pèrelle.


I

La nuit dans le désert vient à pas lents s'asseoir
Avec sa robe d'ombre et son bandeau d'étoiles ;
Elle rafraîchit l'air en balançant ses voiles,
L'herbe fume et l'Asie est comme un encensoir.

C'est l'heure du lion. Sur les brûlantes pierres,
Et sous un jour pesant aux rayons irrités,
Il a dormi. C'est l'heure, il ouvre les paupières,
Se dresse en soupirant, les ongles écartés,
Et va ; ses grands yeux clairs dans les ténèbres plongent,
Puis il gronde en dedans et rugit tout à coup :
Ses flancs pleins de tonnerre en frémissant s'allongent,
Sa crinière terrible est droite sur son cou.
Le palais échauffé d'une soif importune,
Il va voir si la source a de l'eau dans son lit,
Et s'arrête parfois : le croissant de la lune
L'étonné, la splendeur des astres le remplit.
Son allure est d'un sage, il marche avec mystère
Comme un prêtre des nuits ; à chacun de ses pas,
Son pied en se posant semble arrêter la terre ;
Quand il passe, elle tremble et ne résonne pas.
Mais, pendant qu'au torrent il se penche pour boire,
Sur le bord opposé rampe une forme noire ...
Le tigre ! on n'aperçoit que les yeux et les dents :
Cette mâchoire blanche et ces deux trous ardents
Ressemblent à la mort épiante et cruelle.
Le lion le regarde à travers ses cils roux,
En arrêt ; l'onde encor de ses lèvres ruisselle.
Enfin, quand le silence a grossi les courroux,
Tout tremble au roulement des murmures de rage,
Et les bandes d'oiseaux, qui, la nuit, dans les airs,
Émigrent assoupis, rêvent qu'un double orage
Amoncelle plus bas des bruits et des éclairs.
Ô terreur ! ils se sont élancés l'un sur l'autre
En même temps, si prompts que l'oeil les a perdus ;
Comme une grappe énorme ils semblent suspendus ;
Puis le couple acharné dans l'eau tombe et se vautre :
Sous leurs piétinements durs et précipités
L'eau vive, les roseaux, les graviers et les mousses
Volent, craquent, foulés, chassés de tous côtés ;
On ne voit qu'une masse aux nerveuses secousses
Dans un tumulte sourd ; les puissants coups de crocs
Au velours jaune ou noir font de brûlants accrocs ;
Le plus faible en aura jusqu'à ce qu'il ne bouge
Et n'ait plus dans le corps ni souffle ni chaleur.
L'air s'infecte, la source a changé de couleur,
Et le tigre a roulé dans une bourbe rouge.
Le lion s'est dressé sur le vaincu mourant,
Le flaire, s'en éloigne, et, maître du torrent,
Se secoue en silence et recommence à boire.
L'onde fraîche a calmé le feu de sa mâchoire,
Mais le sang qu'il a bu s'allume dans son coeur ;
Il rôde, il a besoin de sa jalouse amante.
La féroce au col nu, la fauve sans vainqueur
L'appelle ; il la pressent ; sa force le tourmente,
Et bientôt rugiront ces amours forcenés
Où les mâles affreux sont les plus sûrs de plaire,
Où la loi d'un baiser pareil à la colère
Les tient avec fureur et plaisir enchaînés.
La lionne, plaignant son ardeur inutile,
Traîne son cri lascif, et, voyant qu'il la suit,
De ses flancs caressants aux grâces de reptile
L'enveloppe et s'échappe, et l'attire et le fuit.

Et, quand viendra l'instant où le levant se dore
Et sent avec lenteur le soleil approcher,
Le lion montera sur le front d'un rocher
Pour saluer d'en haut la rayonnante aurore.


II

Le soleil cherche en vain le prince des déserts.
Où donc est-il ? Hélas ! il a passé les mers.
Nul combat aujourd'hui, nul amour ne l'enflamme,
Et voici le chagrin qui dévore son âme :
Au lieu de sable rose il trouve des carreaux,
Au lieu d'air sans limite une barrière étroite,
Et, mendiant l'espace, il va de gauche à droite,
Et revient, le front bas, en frôlant des barreaux.
Il ne connaissait pas dans l'Arabie entière
De si dur ébénier que sa dent n'ait tordu ;
Ces barreaux merveilleux sont faits d'une matière
Où la mâchoire crie avant d'avoir mordu.
Les astres dans leur cours visitaient sa caverne,
Ici fume une lampe. Il est mort à demi,
Jouet épouvanté d'un fantasque ennemi
Dont l'oeil, présent ou non, l'environne et le cerne ;
Car il n'est jamais seul : cet oeil, cet oeil est là.
Son cerveau de lion ne comprend pas cela :
Quand ce tyran divin le regarde, il lui semble
Qu'il est traîné par terre ou cloué, puis il tremble
Comme sous un ciel bas prêt à crouler sur lui.
Le lion vous imite, ô faibles hirondelles
Qui tournoyez dans l'air, ne vous sentant plus d'ailes
Quand le serpent se dresse et que son charme a lui.
Il s'est maintes fois dit : « Si je pouvais lui plaire,
Ne faire qu'en ami toutes ses volontés,
Et, lui léchant le corps, obtenir pour salaire
Un pas de plus à joindre aux pas qu'il m'a comptés ! »
Mais, quand il promenait le long de la poitrine
Sa langue chaude et rude en ouvrant la narine,
De cette proie offerte il détournait les yeux :
« Cette colonne auguste est de la chair vivante ...
Dans ces veines d'azur quel sang délicieux ! »
Et soudain le tenté fuyait, pris d'épouvante.

Dans la cage voisine, un autre roi vaincu
Songe. C'est son rival : le tigre a survécu.
Comme son coeur est dur, il ne perd pas courage .
Il tourne, en se dressant à tous les coins de(mur ;
Une issue est cachée à l'angle, il en est sûr,
Et la cherche ; bientôt son enquête l'enragé ;
Bondissant, de la grille il ébranle le fer,
Y fait craquer ses dents et saigner ses gencives
Le fer sonne en brisant ses fureurs convulsives,
Sa gorge est un volcan, sa prunelle un enfer.
Il craint l'homme, non pas comme un génie occulte,
Mais comme un fouet vivant qui lui cingle le dos ;
Il ne le lèche pas : la haine est tout son culte.
Malheur ! quand il saura qu'il est de chair et d'os !
Car il est révolté, lui, fou des grandes chasses,
D'attendre qu'un valet serve de temps en temps
À sa superbe faim d'odieuses carcasses
Au lieu des festins chauds, jeunes et palpitants.
Leurs prisons cependant au cirque sont roulées,
Affront barbare, abject, qu'ils souffrent tous les soirs.
Où sont-ils î Tous les yeux de ces têtes foulées
Étincellent sur eux comme des brillants noirs.

Le peuple impatient les acclame en tumulte.
Fils de la solitude, ils baillent éblouis,
Et se couchent. Alors, le rire humain l'insulte ;
Çà, dompteur, tes lions se sont évanouis ! »

Mais lentement s'élève une rumeur profonde,
On se tait : les railleurs ont senti cette voix ;
Car il n'est pas de bruit plus solennel au monde
Après les grands soupirs de la mer et des bois.

Le dompteur entre. Il parle, il caresse, il ordonne.
Le lion se dérobe en grommelant tout bas,
Puis s'irrite et revêt sa royale personne ;
Son regard fixe et grave a dit : « Je ne veux pas. »
L'homme veut. L'indompté répond trois fois de suite
Dans un muet colloque à faire frissonner :
« Je ne veux pas. »
Le tigre, ému, flairant la fuite,
Va, vient.
On entendrait des mouches bourdonner.
Pitié ! du fouet d'acier les coups, cuisante grêle,
Font jaillir la douleur. Hurlant de tout son corps,
Le lion rampe, il vient manger dans la main frêle
Qui de sa haute échine a courbé les ressorts.
La foule crie. Elle aime, entre toutes les fêtes,
A craindre en sûreté. Rugis donc, ô lion,
Et bondis, car elle aime à voir sauter les bêtes
Afin que l'homme seul ne soit pas histrion.


III

Ô terre ! il faut que l'homme usurpe ton écorce,
Mais tu pleures tes fils plus robustes, plus francs ;
Tu préfères, en eux, ta simple et droite force
À l'ascendant rusé qui nous fait leurs tyrans.
« Il est beau, nous dis-tu, que pour vous mon zéphire
Dans les toiles surpris se condamne au travail ;
Que sur un double fer une brute en délire
Chasse mes horizons à grands coups de poitrail.
Il est beau d'affronter des vagues inconnues,
De dépêcher au loin votre âme sur un fil,
D'obliger le poids même à remonter les nues,
Et de mêler deux mers à la face du Nil.
Allez et prenez tout. Mes entrailles ouvertes
Vous livrent l'aliment et le secret du feu ;
Prenez mes boeufs, mes blés, je répare mes pertes ;
Mais ne torturez pas, la douleur est à Dieu.
Le plaisir est borné, la douleur infinie,
Et Dieu seul la dispense à de justes degrés.
Ils ne sont pas sans droits, les êtres sans génie :
Vous ne les valez plus quand vous les torturez.
Leur cruauté s'éteint dès que leur besoin cesse,
Mais la cruauté même est pour vous un besoin ;
Ils savent se haïr sans feinte et sans bassesse,
Et peut-être, la nuit, quand tout ce peuple est loin,
Ces deux monstres, lassés de vos petits vacarmes,
Indignés et surpris du nombre des bourreaux,
Se pardonnant, leur guerre, et, les yeux pleins de larmes,
Se parlent de justice à travers les barreaux.


Sully Prudhomme
Stances Et Poèmes



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« Le Lion » de Sully Prudhomme
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