Éternels Éclairs

Florilège de Poèmes
de Maurice Carême (1899-1978)



Par Stéphen Moysan

Attention des droits d'auteurs, que nous ne possèdons pas, protègent la majorité des oeuvres ici présentes.

A force d'aimer

A force d'aimer Les fleurs, les arbres, les oiseaux, A force d'aimer Les sources, les vals, les coteaux, A force d'aimer Les trains, les avions, les bateaux, A force d'aimer Les enfants, leurs dés, leurs cerceaux, A force d'aimer Les filles penchées aux rideaux, A force d'aimer Les hommes, leur rage de ciel, A force d'aimer Il devint, un jour, éternel

— Maurice Carême (1899-1978)
L'Envers du Miroir

Étranges fleurs

L'automne met dans les lilas D'étranges fleurs que nul ne voit, Des fleurs aux tons si transparents Qu'il faut avoir gardé longtemps Son âme de petit enfant Pour les voir le long des sentiers Et pour pouvoir les assembler En un seul bouquet de clarté Comme font, à l'aube, les anges Les mains pleines d'étoiles blanches...

— Maurice Carême (1899-1978)
Fleurs de soleil

Il offrait du cœur

Donc, il offrait du cœur Avec un tel sourire Qu'on s'empressait d'ailleurs En tous lieux de le dire. On en voulait partout, Mais on finit pourtant Par se demander où Il en trouvait autant. Et il riait dans l'ombre. C'était son propre cœur Vaste comme le monde Qu'il offrait à la ronde, Offrait pour un sourire Qui répondait au sien, Offrait rien que pour dire Aux gens : « Portez-vous bien »

— Maurice Carême (1899-1978)
Défier le destin

L'Artiste

Il voulut peindre une rivière ; Elle coula hors du tableau. Il peignit une pie grièche ; Elle s’envola aussitôt. Il dessina une dorade ; D’un bond, elle brisa le cadre. Il peignit ensuite une étoile ; Elle mit le feu à la toile. Alors, il peignit une porte Au milieu même du tableau. Elle s’ouvrit sur d’autres portes, Et il entra dans le château.

— Maurice Carême (1899-1978)
Entre deux mondes

L'Enfant

A quoi jouait-il cet enfant ? Personne n'en sut jamais rien On le laissait seul dans un coin Avec un peu de sable blanc On remarquait bien, certains jours, Qu'il arquait les bras tels des ailes Et qu'il regardait loin, très loin, Comme du sommet d'une tour. Mais où s'en allait-il ainsi Alors qu'on le croyait assis ? Lui-même le sut-il jamais ? Dès qu'il refermait les paupières, Il regagnait le grand palais D'où il voyait toute la mer.

— Maurice Carême (1899-1978)
Mer du Nord

L'Homme

L’homme et l’oiseau se regardèrent. – Pourquoi chantes-tu ? Lui dit l’homme. – Si, je le savais, dit l’oiseau, Je ne chanterais plus peut-être. L’homme et le chevreuil se croisèrent. – Pourquoi joue-tu ? Demanda l’homme ? – Si je le savais, dit la bête, Est-ce que je jouerais encore ? L’homme et l’enfant se rencontrèrent. – Pourquoi ries-tu ainsi ? dit l’homme – Si je le savais,dit l’enfant, Est-ce que je rirais encore ? Et l’homme s’en alla, pensif. Il passa près du cimetière. – Pourquoi penses-tu ? dit un if qui poussait dru dans la lumière. Et, pas plus que l’oiseau dans l’ombre, Que le chevreuil de la clairière Ou que l’enfant riant dans l’air, L’homme ne put rien lui répondre.

— Maurice Carême (1899-1978)
Défier le Destin

L'Or

Il lui offrit un collier d'or. Elle voulut encor Des gants, des bas, des souliers d'or, Des robes et des manteaux d'or. A la fin, elle eut tout en or : Sa vaisselle, son lit, ses clés, Ses tapis et jusqu'à la corde A pendre son linge aux fils d'or. Mais dans son corps, Ne battit plus qu'un cœur en or Insensible à tout, même à l'or.

— Maurice Carême (1899-1978)
Figures

La Bise

« Ce sont des feuilles mortes », Disaient les feuilles mortes Voyant des papillons S'envoler d'un buisson. « Ce sont des papillons », Disaient les papillons Voyant des feuilles mortes Errer de porte en porte. Mais la bise riait Qui déjà les chassait Ensemble vers la mer.

— Maurice Carême (1899-1978)
Petites Légendes

La Fillette et le poème

« Le poème, qu'est-ce que c'est ? M'a demandé une fillette : Des pluies lissant leurs longues tresses, Le ciel frappant à mes volets, Un pommier tout seul dans un champ Comme une cage de plein vent, Le visage triste et lassé D'une lune blanche et glacée, Un vol d'oiseaux en liberté, Une odeur, un cri, une clé ? » Et je ne savais que répondre Jeu de soleil ou ruse d'ombre ? - Comment aurais-je su mieux qu'elle Si la poésie a des ailes Ou court à pied les champs du monde ?

— Maurice Carême (1899-1978)
Être ou ne pas être

La Morte

Il entendit la mort Derrière cette porte, Il entendit la mort Parler avec la morte. Il savait que la porte Était mal refermée Et que, seule, la mort En possédait la clé. Mais il aimait la morte Et quand il l’entendit, Il marcha vers la porte Et l’ouvrit. Il ne vit Ni la mort ni la morte ; Il entra dans la nuit Et doucement, la porte Se referma sur lui.

— Maurice Carême (1899-1978)
Petites Légendes

La Terre est ronde

Comment évoquer l’amour ? Sans penser que la terre est ronde. Et, que fatalement, un jour, Comme un enfant pris dans la ronde, Il en fera le tour ! Oh ! Comment évoquer l’amour ? Sans penser que la terre est ronde. Et que c’est toujours la bonté Qui dans ses mains ensoleillées Tiens les cartes du monde.

— Maurice Carême (1899-1978)
L'arlequin

La Tour Eiffel

Mais oui, je suis une girafe, M'a raconté la tour Eiffel, Et si ma tête est dans le ciel, C'est pour mieux brouter les nuages, Car ils me rendent éternelle. Mais j'ai quatre pieds bien assis Dans une courbe de la Seine. On ne s'ennuie pas à Paris : Les femmes, comme des phalènes, Les hommes, comme des fourmis, Glissent sans fin entre mes jambes Et les plus fous, les plus ingambes Montent et descendent le long De mon cou comme des frelons La nuit, je lèche les étoiles. Et si l'on m'aperçoit de loin, C'est que très souvent, j'en avale Une sans avoir l'air de rien.

— Maurice Carême (1899-1978)
Recueil non renseigné

Le chat et le soleil

Le chat ouvrit les yeux, Le soleil y entra. Le chat ferma les yeux, Le soleil y resta. Voilà pourquoi, le soir, Quand le chat se réveille, J’aperçois dans le noir Deux morceaux de soleil.

— Maurice Carême (1899-1978)
L'arlequin

Le jeu de cartes

Quel étrange jeu de cartes ! Les rois n'aiment pas les reines, Les valets veulent combattre, Et les dix n'ont pas de veine. Les piques, plus pacifiques, Se comprennent assez bien; Ils adorent la musique Et vivent en bohémiens. Les trèfles sont si distraits Qu'ils tombent sur les carreaux. Quand un cinq rencontre un sept, Ils se traitent de nigauds. Quel étrange jeu de cartes ! Le diable même en a peur Car il s'est brûlé la patte En retournant l'as de cœur.

— Maurice Carême (1899-1978)
Recueil non renseigné

Liberté

Prenez du soleil Dans le creux des mains, Un peu de soleil Et partez au loin ! Partez dans le vent, Suivez votre rêve ; Partez à l'instant, la jeunesse est brève ! Il est des chemins Inconnus des hommes, Il est des chemins Si aériens ! Ne regrettez pas Ce que vous quittez. Regardez, là-bas, L'horizon briller. Loin, toujours plus loin, Partez en chantant ! Le monde appartient A ceux qui n'ont rien.

— Maurice Carême (1899-1978)
Recueil non renseigné

Simple vie

C'est du soir en fruit, De la nuit en grappe Et le pain qui luit Au clair de la nappe. C'est la bonne lampe Qui met, sur les fronts Rapprochés en rond Sa joie de décembre. C'est la vie très simple Qui mange en sabots, C'est la vie des humbles : Sourire et repos.

— Maurice Carême (1899-1978)
La Flûte au Verger
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