| Poésie | Peinture |
William Blake :
Peintre, graveur et poète visionnaire anglais qui composa des recueils de poèmes illustrés d'un genre
unique dans la littérature anglaise. Fils d'un bonnetier, il naquit le 28 novembre 1757 à Londres où
il vécut la plus grande partie de sa vie. Il ne fréquenta pratiquement pas l'école mais lut énormément
comme le prouve sa poésie qui laisse transparaître l'influence de la pensée de Jakob Böhme et
du swedenborgisme. Enfant, il voulut devenir peintre et entra dans une école d'art, avant d'être placé
à quatorze ans en apprentissage chez le graveur James Basire. Il étudia ensuite à la Royal Academy,
non sans se rebeller contre les doctrines esthétiques néoclassiques de son président sir Joshua Reynolds.
Il s'y lia d'amitié avec John Flaxman et Johann Heinrich Füssli, dont les recherches furent d'une profonde
influence sur son travail esthétique. En 1784, Blake ouvrit son propre atelier de gravure mais après
quelques années dut le fermer, faute de rentabilité. Il n'abandonna ni l'illustration ni la gravure
; aidé de son épouse, il imprima ses propres livres de poésie selon le procédé de la gravure enluminée,
où les textes et les décors sont gravés à l'acide, les couleurs rajoutées à la main.
Blake écrivit ses premiers poèmes à l'âge de douze ans et publia en 1783 un recueil intitulé
Esquisses poétiques : ces vers de jeunesse, bien que précurseurs du style et des thèmes novateurs
qu'il développa par la suite, ne trouvèrent guère de lecteurs. Plus populaire, Chants d'innocence
(1789) contient des poèmes simples et lyriques, attestant d'une grande fraîcheur et d'une réelle spontanéité.
Dans Chants d'expérience (1794), Blake exprime avec passion ses doutes sur la perfection humaine
et la société. Une unité de style et un même sujet relient les deux recueils Innocence et
Expérience sont ces deux états contraires de l'âme humaine que Blake dépeint dans deux poèmes
indissociables, l'Agneau et le Tigre, symbolisant respectivement l'enfance innocente
et le monde adulte corrompu et répressif. Par la suite, Blake s'attacha à développer l'idée selon laquelle
il n'existe pas d'innocence véritable sans expérience, cette dernière étant elle-même transformée
par la force créatrice de l'imagination.
Avec les deux recueils de Chants, Blake commença à utiliser son célèbre procédé de gravure
enluminée dont nous n'avons toujours pas saisi toutes les subtilités tant il est complexe. Il devait
sans doute porter le texte et les illustrations de chaque poème sur une plaque de cuivre à l'aide
d'un produit inattaquable par les acides, qui permettait aux lettres et aux illustrations d'apparaître
en relief après trempage. Il appliquait alors de l'encre ou de la peinture à l'eau sur la plaque, tirait
des épreuves et les finissait à l'aquarelle.
L'art graphique de Blake était, comme sa poésie, un défi aux conventions du XVIII ième siècle. En effet,
revendiquant la supériorité de l'intuition mystique sur la raison, Blake estimait que les formes parfaites
ne peuvent être reproduites que d'après les visions intérieures et non pas d'après l'observation
de la nature. Son style linéaire et rythmique est lui aussi un pied-de-nez au style académique alors
en vigueur qui prônait les aplats de couleur. Blake s'inspirait des sculptures qui ornaient les pierres
tombales médiévales - qu'il avait recopiées lorsqu'il était apprenti - et du maniérisme. Il était
également influencé par Michel-Ange, comme le prouvent les illustrations communément appelées
L'ancien des jours, qui forment le frontispice de son poème Europe, une prophétie (1794).
Blake peignait essentiellement des sujets religieux, comme en témoignent ses illustrations des ouvrages
de John Milton ou celles de John Bunyan comme le Voyage du pèlerin, ou bien encore vingt-et-une
illustrations du Livre de Job pour la Bible. Il composa également des illustrations profanes pour
une édition des poèmes de Thomas Gray et des aquarelles pour les Pensées nocturnes d'Edward Young.
Il s'agit d'une série de longs poèmes en vers de forme assez libre, écrits à partir de 1789.
Ils constituent une véritable épopée de la création, des dieux et enfin de l'humanité. Blake y travailla
pendant une trentaine d'années, et élabora à cette occasion une mythologie personnelle fort complexe,
inventant ses propres personnages symboliques afin d'exprimer ses préoccupations sociales, comme Urizen
qui incarne la moralité répressive et Orc le grand rebelle. Ceux-ci apparurent dans ses poèmes intitulés
La Révolution Française (1971), L'Amérique (1793), et Les Visions des filles d'Albion
(1793). Blake y condamne, comme dans Europe, une prophétie (1794), la tyrannie sociale et politique
de son temps. Il aborde également le thème de la tyrannie théologique dans le Livre d'Urizen (1794)
et traite du cycle infernal engendré par l'exploitation commune des sexes dans Le voyage mental
(1803). Au nombre des Livres prophétiques se trouve le volume intitulé Le Mariage du ciel et
de l'enfer (1790-1793), où Blake recherche l'unité de l'âme et du corps, de Dieu et de l'Homme
tout en les opposant en des contrastes forts. Pour Blake, " sans contraires il n'y a pas de progression
possible ". Il cultive le paradoxe comme une force poétique.
En même temps, il faisait figurer, à plusieurs expositions de l'Académie royale, des peintures allégoriques,
historiques et religieuses. En 1797, il entreprit une édition illustrée par lui des Nuits de Young,
qu'il laissa inachevée, puis il alla vivre à Felpham, auprès du poète William Hayley, faisant des dessins
pour celui-ci, et peignant quelques portraits, et ne revint à Londres qu'au bout de trois ans.
Ses quarante dessins gravés par Schiavonetti pour une édition du poème La Tombe (1808) de Blair
furent très admirés, de même que sa grande estampe le Pèlerinage de Canterbury (1809).
Grâce au mécénat de Willam Hayley, Blake put habiter la ville côtière de Felpham entre 1800 et 1803.
Il y composa, dans la continuité des Livres prophétiques, de grandes épopées visionnaires
rédigées en vers libres et gravées à l'eau-forte entre 1804 et 1820. Ces œuvres de maturité,
ne comprenant ni actions, ni personnages, ni rythmes, ni mètres traditionnels, requièrent
un nouveau mode de lecture et furent écrites, dans l'esprit du poète, en prévision d'une
nouvelle forme de conscience plus élevée qui permettrait à l'esprit humain de dominer la raison.
Blake a été qualifié de préromantique parce qu'il rejetait le style littéraire et la pensée néoclassique
; il fut en butte toute sa vie avec les valeurs de l'Angleterre du XVIII ième siècle. Mais, de son propre
aveu, il demeure inclassable comme penseur et poète : " Je dois créer un système qui me soit propre ou
bien être l'esclave de celui de quelqu'un d'autre. " Non-conformiste à l'extrême, Blake comptait dans
ses relations des libres-penseurs anglais tels que Thomas Paine et Mary Wollstonecraft. Mystique,
il soutint la Révolution française au nom d'une foi libératrice de toutes les oppressions. Soumis
depuis son plus jeune âge à des visions mystiques, il semble en tirer la force intérieure de son style
mais aussi un certain hermétisme. La limpidité des Chants de l'innocence et de l'expérience,
leur émerveillement mais aussi leur révolte contre l'Église et la société - destructrices de la pureté
de l'amour humain - en font son œuvre la plus lue. Les Livres prophétiques, s'ils constituent
l'œuvre de maturité de l'artiste, rebutèrent la plupart des lecteurs par leur hermétisme, leur monotonie,
le manque de discipline et d'unité dans le style, malgré des moments d'intenses et grandioses visions.
Certains critiques virent pourtant dans cet ensemble monumental, dans la complexité et la modernité
de sa mythologie, une anticipation de la psychanalyse.
P. Delorme
* Bibliographie présentée par
Stéphen Moysan.