| Poésie | Peinture |
Michel-Ange Buonarroti :
Sculpteur, peintre, architecte et poète florentin, né à Caprese le 6 mars 1475, mort à Rome
le 17 févr. 1564. Cet homme, qui fut une des plus puissantes intelligences du monde et qui
devait vivre presque un siècle, naquit au château de Caprese, dans le diocèse d'Arezzo,
province du Casentin, le dimanche 6 mars 1475, de Lodovico di Leonardo Buonarroti Simoni
et de Francesca Ruccellai. De son vivant même, des généalogistes faisaient descendre
les Simoni des comtes de Canossa, mais cette assertion d'une noblesse inutile à Michel-Ange
paraît aujourd'hui tout à fait injustifiée. Son père, né en 1444 et mort seulement en 1534
– sa mère mourut en 1497 – était à ce moment podestat de Caprese et Chiusi; les six mois
de sa fonction expirés, Lodovico vint à Settignano où il possédait une petite propriété
et là son fils fut mis en nourrice chez un tailleur de pierres. La famille de Michel-Ange
était nombreuse : on avait placé ses frères dans le commerce des soieries ; lui par faveur
fut envoyé à Florence à l'école d'un certain grammairien, Francesco da Urbino. L'enfant
pourtant n'avait de goût que pour le dessin, mais, quand il osait dessiner, son père et
ses oncles le battaient, ne voyant dans l'art que métier d'artisan indigne d'eux.
Cependant il s'était lié d'amitié avec Granacei qui suivait les leçons de Ghirlandajo et,
quand l'opposition de son père et de ses oncles fut vaincue, ce fut dans l'atelier
de Ghirlandajo qu'entra Michel-Ange, le 1 avr. 1488 : il y entrait pour trois ans et le maître,
contrairement à tous les usages, s'engageait à payer pour ce temps 24 florins d'or à l'élève.
Il y apprit l'art du dessin le plus rapidement du monde et ayant trouvé une estampe du maître
graveur de Colmar, Martin Schœn, Saint Antoine battu par les démons, il la copia et
de lui-même il la mit en couleur. L'influence de Ghirlandajo fut du reste très petite
sur Michel-Ange ; déjà il étudiait les fresques de San Spirito et y trouvait un maître
autrement puissant et proche de la nature, Masaccio. Tandis qu'il le copiait, par son habileté
il attirait ses premiers envieux avant d'avoir produit sa première oeuvre : Ghirlandajo
lui-même s'en troublait, et d'un coup de poing le jaloux et violent Torrigiani lui faisait
au nez une cassure qui devait pour la vie marquer son dur visage d'un accent plus sauvage encore.
Michel-Ange étudiait aussi Donatello et Jacopo della Quercia et à leur étude il avivait sa toute
jeune intelligence, mais c'était des anciens que la plus grande révélation de l'art devait lui venir.
Laurent de Médicis venait de fonder dans son palais une école de sculpture dont il avait confié
la direction à un élève de Donatello, Bertoldo ; il demanda des élèves à Ghirlandajo, et le peintre
lui envoya Granacei et Michel-Ange. Michel-Ange entra à l'école du Magnifique en 1489 sans avoir
terminé son apprentissage de peintre ; il pénétra dans les jardins de Saint-Marc et, lui qui allait
créer un art nouveau à l'encontre de l'art antique, il fut si surpris d'admiration devant les statues
grecques collectionnées par les Médicis, qu'il se promit aussitôt d'être un sculpteur ; il copia
d'abord un Masque de Faune, et Laurent, dès qu'il le vit, en fut satisfait à tel point
qu'il reçut l'artiste familièrement à sa table et lui fit donner 5 ducats par mois. Là Michel-Ange
connut Politien, et sur ses conseils il sculpta en bas-relief le Combat des Centaures et
des Lapithesqu'on appelle le Combat des Géants, à la casa Buonarroti, à Florence,
où il se trouve ainsi qu'une Madone qu'il fit vers le même temps. Mais Laurent le Magnifique
mourut bien vite, en 1492, et Michel-Ange s'éloigna des Médicis. Il retourna chez son père où
il composa une figure d'Hercule qui appartint aux Strozzi jusqu'en 1529, elle fut achetée alors
par Gian Battista della Palla pour le compte de François Ier et est aujourd'hui disparue ;
à la même époque, il put faire de longues études d'anatomie à l'hôpital de San Spirite avec
l'autorisation bienveillante du prieur qu'il remercia en lui sculptant un Crucifix
en bois qu'on croit disparu aussi. Rappelé en 1494 par l'indolent et incapable Pierre de Médicis,
Michel-Ange chercha pour lui des pierres gravées et fit une statue de neige pour son plaisir ;
puis dans une surexcitation nerveuse où le portait l'excès de travail, il se laissa impressionner
par un chanteur qui avait vu en songe Laurent de Médicis lui prédire la chute de sa famille, ou
simplement peut-être prévit-il une chute que rendait imminente l'impopularité du fils dit Magnifique
et, lassé d'ailleurs de sa protection, il partit pour Venise, mais n'y trouvant rien à faire,
il revint à Bologne où il fut reçu et protégé par Francesco Aldobrandi, qui lui fit confier
l'achèvement de la châsse de saint Dominique commencée par Nicolas de Pise, et dans laquelle
il exécuta la statue de San Petronino et la statuette d'un Ange tenant un candélabre.
Puis en 1495, de retour à Florence, d'où Pierre a été chassé le 8 nov. 1494, il sculpte pour un Médicis
de la branche républicaine, Lorenzo di Pier Francesco, un petit Saint Jean-Baptiste
que l'on croit retrouver au musée de Berlin ; il sculpte aussi le Cupidon endormi,
qui peut être celui de l'Académie des beaux-arts de Mantoue, et sur le conseil de Lorenzo
di Pier Francesco il le laisse passer pour un antique : le cardinal San Giorgio l'achète
comme tel, puis détrompé il se prend d'admiration pour Michel-Ange et lui fait demander
de venir à Rome.
Les dix années qui passent de 1495 à 1505 marquent la période heureuse et tranquille de la vie
de Michel-Ange, et pendant ce temps toute la sérénité de sa vie se reflète dans son œuvre.
À vingt ans, il a la possession de son art. Il est célèbre déjà et, sorti des tracasseries
de l'école, ni les hommes ni les choses ne lui sont encore fâcheux. Le 25 juin 1496,
Michel-Ange arrive à Rome, dans cette Rome éternelle qu'il allait grandir en l'emplissant
de sa pensée ; il y resta jusqu'en 1501. On sait peu de chose sur son premier séjour à Rome :
le cardinal San Giorgio qui l'avait fait venir ne s'occupa pas de lui, mais il fut protégé
par Jacopo Galli, pour lequel il fit en 1497 le Cupidon agenouillé du musée de Kensington
et le Bacchus ivre du Musée national de Florence. Vers le même temps il sculpta
l'Adonis mourant qui est aussi au Musée national et il fit en 1498, pour le cardinal
Jean de Villiers, abbé de Saint-Denis et ambassadeur de Charles VIII auprès d'Alexandre VI,
la Pietà de Saint-Pierre de Rome : la Pietà, qui est le seul ouvrage signé
de Michel-Ange, lui fut payée 450 ducats d'or. En 1504, le cardinal Piccolomini, qui allait
être pape un instant sous le nom de Pie III, lui commanda quinze statues pour la bibliothèque
du Dôme de Sienne : il n'y en eut sans doute que quatre exécutées, et la seule qui existe
encore aujourd'hui avait été commencée par Torrigiano. La même année, rappelé par des affaires
de famille, Michel-Ange revient à Florence. L'Œuvre de la cathédrale possédait un bloc de marbre
énorme qui, ébauché en 1468 par Bartolommeo di Pietro, avait déplu à la Seigneurie ; Léonard
consulté avait déclaré qu'on n'en pouvait plus rien faire. Michel-Ange, tenté par cet impossible,
obtint dès son retour, au mois d'août 1501, la concession du bloc, et, comme il s'y était engagé,
en deux ans il en fit sortir le David qui fut placé longtemps sur la Signoria devant
le Palais-Vieux et qui est maintenant à l'Académie des beaux-arts ; dans la commission chargée
de recevoir le David – qui fut payé 400 ducats – se trouvaient Léonard de Vinci,
Filippino Lippi, Ghirlandajo, Pérugin et Botticelli : en le voyant, toute la ville de Florence
fut dans l'enthousiasme. Les Florentins voulant dans ce temps-là ménager la bienveillance
du maréchal de Gié, le gonfalonier Soderini commanda pour lui à Michel-Ange un David
en bronze, mais Michel-Ange, très occupé, ne le termina qu'en 1508 et, le maréchal ayant
été disgracié, les Florentins l'envoyèrent au trésorier Robertet, de la bienveillance
de qui ils avaient besoin pour lors : ce David a été perdu. Le 25 avr. 1503, les fabriciens
de la cathédrale chargèrent Michel-Ange d'exécuter les statues des douze apôtres, mais après
avoir ébauché le Saint Matthieu qui est à l'Académie de Florence, il abandonna ce travail.
Vers la même époque, il composait deux bas-reliefs circulaires la Vierge avec l'Enfant Jésus et
Saint Jean-Baptiste, commandée par Bartolommeo Pitti, qui se trouve à Florence au Musée national,
et la Vierge et l'Enfant Jésus commandée par Taddeo Taddei, qui est à l'Académie des beaux-arts
de Londres ; il composait aussi la Madone de Bruges, commandée par des marchands flamands,
les Moscheroni, qui fut placée en 1506 à Notre-Dame de Bruges, et s'y trouve toujours, et la
Tête de femme du musée de Kensington. C'est encore vers ce même temps, où d'ailleurs,
passionné de Dante, il semble s'être donné beaucoup à la poésie, qu'il commença à peindre et
qu'il fit pour Agnolo Doni la Vierge de la tribune, appelée la Madonna de Doni
et sans doute la Vierge de Manchester, mais son génie se plaisait mal à ces tableaux
de chevalet pour lui trop étroits. En la même année 1503, les magistrats de Florence, voulant
faire orner la salle du conseil du Palais-Vieux, en confièrent un côté à Léonard de Vinci et
l'autre à Michel-Ange. Malheureusement, cette décoration, qui eût pu être l'œuvre d'art du monde
la plus belle, ne fut pas exécutée ; les cartons seuls en furent faits, et celui de Léonard perdu
et celui de Michel-Ange détruit dans les troubles de 1512 : Vasari prétend que ce fut Bandinelli
qui le découpa. Il représentait des épisodes de la Guerre de Pise ; une gravure de quelques
figures, très connues sous le nom des Grimpeurs, en avait été faite par Marc-Antoine et
par Agostino Veneziano et il existe une copie en grisaille du carton, au château de HokIham
en Angleterre, qui serait de San Gallo et qui a été gravé par Schiavonetti. Le carton de la
Guerre de Pise, commencé au mois d'oct. 1504, fut terminé au mois d'août 1503 ;
exposé en 1506, il excita une immense admiration et Raphaël vint l'étudier.
Le 1er nov. 1503, après la mort de Pie III, le cardinal Julien della Rovere devenait le pape Jules II.
Cet homme puissant séduisit Michel-Ange qui, attiré par lui, revint à Rome en 1505. Il semblait que
quelque chose de grand dût naître à la rencontre de ces deux intelligences, et Michel-Ange fut ému
de joie quand au mois d'avril de cette année Jules Il lui commanda son monumental tombeau. Il vit
l'œuvre colossale à faire sans prévoir aussitôt les innombrables misères dont allait être l'occasion
pour lui ce tombeau qui ne devait se terminer qu'en 1545, si différent de ce qu'il l'avait entrevu
d'abord avec les quarante-deux figures dont il devait le composer, sans prévoir les quarante années
qu'allait durer pour lui la tragœdia della sepultura. Il partit de suite pour Carrare où
d'abord il passa huit mois à chercher des marbres et à en dégrossir plusieurs afin de diminuer
les frais de transport ; et quand les marbres arrivèrent à Rome, ils remplirent la moitié
de la place Saint-Pierre. Michel-Ange se mit au travail, mais bientôt Jules II et luit se fâchèrent.
L'artiste s'enfuit de Rome, arriva à Florence au mois de juil. 1506 et là il songea un instant
à accepter les offres du Grand Seigneur qui lui demandait de construire un pont de Constantinople à Péra.
Mais Jules II réclamait Michel-Ange au gonfalonier Soderini et, à force de pourparlers, Buonarroti
consentit à se rendre à Bologne, où se trouvait le pape venant faire la guerre aux Bolonais révoltés qui,
abandonnés par Louis XII et mal défendus par Bentivoglio, s'étaient à la fin soumis à lui. Le pape
lui commanda sa statue en bronze pour la ville de Bologne ; Michel-Ange dut faire deux fontes
de cette figure qui avait 3m50 de haut : il fit la seconde le 10 nov. 1507. La statue fut inaugurée
le 21 févr. 1508 ; elle lui fut payée 1.000 ducats, mais, d'après une lettre de Michel-Ange conservée
au British Museum, il n'en resta que 4 1/2 pour lui. À la révolution de 1511, les Bentivoglio rentrant
à Bologne, la statue fut brisée et les morceaux vendus au duc Alphonse de Ferrare qui en fondit un canon
qu'il appela la Julienne : la tête conservée seule au Palais ducal a disparu depuis. Au mois
de mars 1508, Michel-Ange est à Florence où Soderini lui commande, pour faire pendant à son
David, l'Hercule et Caces que Bandinelli exécutera ; au mois de mai, il est à Rome.
II y reprend son œuvre du tombeau, mais Jules II, à qui Bramante a persuadé que cela portait malheur,
l'arrêta, et, tandis que Bramante reconstruit Saint-Pierre et que Raphaël peint les Stanze
le pape charge Michel-Ange de décorer la voûte de la chapelle Sixtine.
Ce ne fut pas, comme on l'a dit, sur l'insistance de Bramante espérant perdre Michel-Ange
dans une œuvre impossible, mais de lui seul que Jules II prit sa décision. Michel-Ange,
qui n'avait pas peint à la fresque depuis ses premières années d'étude chez Ghirlandajo,
hésita d'abord, puis le 10 mai 1508 il se mit à l'œuvre. Bramante lui ayant construit un échafaudage
qui lui convenait mal, il le fit démolir et s'en construisit un en inventant un système pour les besoins
de son travail ; puis, après avoir d'abord essayé de se faire aider, il renvoya tout le monde,
broyant lui-même ses couleurs, vivant seul, presque oublieux de son existence matérielle, se faisant
une vie impénétrable dans la solitude de la Sixtine. La première partie de la voûte terminée fut
montrée au public le 1er nov. 1509 au milieu d'un enthousiasme de la foule qui donna l'idée à Bramante
de proposer Raphaël au pape pour continuer l'œuvre ; mais Jules II ne l'entendit pas, et Michel-Ange
s'étant remis au travail termina en 1512 la décoration de la voûte. Cette œuvre prodigieuse,
une des plus puissantes et une des plus belles de l'esprit humain, et dont Raphaël lui-même allait
s'inspirer dans ses Sibylles de la Pace, se compose de neuf compartiments – quatre grands
prenant toute la largeur du plafond et cinq petits encadrés chacun par quatre figures – qui représentent
les actes de la Genèse : Dieu le Père porté par les anges, la Création de la lumière, la Création
de l'homme, la Création de la femme, la Tentation d'Adam et d'Eve, leur Expulsion du Paradis,
le Sacrifice de Noé, le Déluge et l'ivresse de Noé ; dans les pendentifs sont peints
sept prophètes : Zacharie, Jérémie, Joël, Daniel, Isaïe, Ezéchiel et Jonas,
et cinq Sibylles la Lybique, la Persique et celles de Delphes, d'Ery, de thrée et
de Cumes ; aux quatre angles : David vainqueur de Goliath, le Seront d'airain,
la Punition d'Aman et Judith venant de couper la tête à Holopherne ; dans les huit tympans :
la Généalogie du Sauveur. Michel-Ange, les yeux fatigués, dut se reposer pendant deux ans.
En 1542, Jules II avait ordonné que l'œuvre de son tombeau fût reprise ; le tombeau, déjà diminué
de magnificence, devait comprendre encore un sarcophage monumental et une enceinte de marbre
à deux étages avec de nombreuses figures. Jules II mourut en 1513 et, aux termes d'un nouveau
traité passé avec ses exécuteurs testamentaires, le tombeau dut être terminé en sept ans et
Michel-Ange dut recevoir 16.500 ducats d'or ; en 1546, neuf ans furent accordés : c'est vers
ce temps sans doute que Michel-Ange travailla au Moïse. Cependant Léon X avait succédé
à Jules II et, interrompant d'autorité le tombeau de son prédécesseur, il avait prié Michel-Ange
de se faire architecte, le chargeant de terminer à Florence l'église des Médicis, en faisant
une façade au San Lorenzo qu'avait commencé Brunelleschi. Michel-Ange partit en 1515 chercher
des marbres à Carrare ; mais Léon X le rappela bientôt, ayant appris qu'il existait des carrières
de marbre dans la montagne de Santa Pietra sur le territoire de Florence ; Michel-Ange partit
pour la montagne de Santa Pietra et là, au milieu de carrières inexploitées, il passa cinq ans,
de 1516 à 1521, à extraire avec les plus grandes difficultés des marbres inutiles, car la façade
ne se fit pas. Léon X, qui sentait si bien la nature de Raphaël, ne comprit pas Michel-Ange :
il ne craignit pas de lasser son génie à lui demander et lui redemander sans cesse des plans
pour sa façade de San Lorenzo, jamais satisfait, et insouciamment il épuisa sa vigueur dans
le lamentable exil de Santa Pietra ; mais heureusement il devait, avant de mourir en pleine jeunesse,
lui commander au mois de mars 1520 les tombeaux des Médicis. Pendant les rares séjours qu'il fit
alors à Rouie, Michel-Ange avait commencé à exécuter le Christ à la Croix
qui est à l'église de la Minerve, mais, découragé de voir son temps émietté par les capricieuses
exigences de Léon X, il l'abandonna, le faisant terminer par Federigo Frizzi. Le Christ à la Croix
fut mis en place en 1521 et eut un grand retentissement : François I écrivit à Michel-Ange pour lui
demander quelques ouvrages. Léon X mourut le 15 mars 1521 et le pape Adrien VI – un Hollandais austère –
qui lui succéda ne s'occupa pas de Buonarroti qui put travailler en 1522 et en 1523 au tombeau
de Jules II ; mais le 19 nov. 1523 un nouveau Médicis, Clément VII, fut élu pape, et Michel-Ange
dut se remettre aux tombeaux de San Lorenzo.
Cependant les troupes allemandes et espagnoles de Charles-Quint ayant saccagé Rome, Clément VII
fut fait prisonnier et Florence soulevée contre les Médicis les chassa une seconde fois au mois
de mai 1527. Mais le pape et l'empereur se réconcilièrent et Michel-Ange, resté jusqu'alors
éloigné de la politique par attachement à la mémoire de Laurent de Médicis de qui la famille
ambitieuse exaspérait sa conscience, sentant la patrie en danger, se déclara contre Clément VII.
Le 6 avr. 1529, il est nommé par la Seigneurie commissaire général des fortifications et
il entoure la colline de San Miniato de bastions qui existent encore et qui devaient faire
un jour l'étude et l'admiration de Vauban. À la fin d'avril il va à Livourne, au mois de juin
à Pise où il prépare les travaux de défense de l'Arno, Pendant les six mois qui précèdent le siège,
il surveille tout, vivant presque constamment à San Miniato d'où il ne descend dans Florence,
dit Vasari, que pour travailler secrètement aux tombeaux des Médicis : tels étaient et
l'inquiétude et les besoins de son âme. Puis tout à coup, s'étant rendu à la Seigneurie
pour y dénoncer au milieu des divisions de la ville le condottiere Malatesta comme un défenseur,
dangereux et voyant sa personne injuriée par le gonfalonier Carduccio et ses avis méprisés,
il quitte Florence à la fin de septembre, pris d'un vertige d'esprit, et s'enfuit avec tout
ce qu'il possède à Venise où il est reçu triomphalement, mais où il ne reste que quatorze jours,
car, si la Seigneurie l'a déclaré rebelle, plus puissante qu'elle la ville de Florence le réclame
et, au mois de novembre, traversant l'armée ennemie, Michel-Ange revient aussitôt à son poste
de défense : assiégée par Clément VII, Florence résista jusqu'au 12 août 1530 où elle lui fut
livrée par la trahison de Malatesta. Pour se sauver de la mort, Michel-Ange dut alors se cacher,
mais Clément VII lui pardonna très vite, et il put continuer les tombeaux des Médicis, mais
par bref du 21 nov. 1531, le pape, pour ménager sa santé fatiguée, lui interdisait
de faire aucun travail en dehors de son couvre de San Lorenzo sous peine d'excommunication.
La chapelle des Médicis, commencée en 1520, fut terminée en 1533. Cette chapelle séparée
de l'église San Lorenzo, petite, carrée, d'un style froid et sobre, qui contient dans ses murs
les chefs-d'œuvre de la statuaire moderne, fut faite à travers les plus grandes tristesses
de la vie de Michel-Ange, ce que ses beautés reflètent au fond est l'autel ; sur les deux côtés,
les tombeaux de Julien, le frère de Léon X, et de Laurent, le petit-fils du Magnifique et
le père de Catherine de Médicis ; Julien, en triomphateur romain, et Laurent, Il Pensieroso,
sont assis au-dessus de leurs tombeaux, tandis que les figures du Jour et de la Nuit, de
l'Aurore et du Crépuscule, étendues sur les sarcophages, sont couchées
à leurs pieds ; en face de l'autel est La Vierge avec l'Enfant Jésus, dont il existe
une maquette en bronze au Louvre à la collection Thiers : près d'elle deux figures de saints
exécutées par des élèves de Michel-Ange, Raffaelo da Montelupo et Fra Giovanagnolo ; et presque
tout cela est resté inachevé dans sa vigoureuse splendeur. Dans les deux ou trois années qui
suivirent le siège de Florence, Michel-Ange peignit les Parques du palais Pitti et
la Léda qui, commandée par le duc Alphonse de Ferrare et vendue à François Ier est
aujourd'hui à la National Gallery, en partie repeinte, et il sculpta l'Apollon portant
la main à son carquois du Musée national de Florence. Puis en 1532 il revient à Rome
et Clément VII lui demande de peindre les deux extrémités de la chapelle Sixtine ; il devait
y représenter la Chute des anges rebelles et le Jugement dernier.
Presque aussitôt il se mit à l'étude des cartons ; mais Clément VII étant mort en 1534,
Michel-Ange songeait à renoncer à ce travail pour reprendre le tombeau de Jules II, quand
le pape Paul III s'y opposa et le nomma par bref en 1535 architecte, peintre et sculpteur du Vatican.
Le Jugement dernier fut seul exécuté et terminé en 1541 après un travail ininterrompu
de près de huit ans : cette fresque terrible et colossale – de 17 m. de haut et de 13m de large –
décorait le fond de la chapelle Sixtine avec ses onze parties ou ses onze scènes dont huit
se passaient au ciel et trois sur la terre : Les Squelettes sortant de leurs tombeaux,
La Caverne du Purgatoire et La Barque ailée de Caron ; elle souleva des admirations
et des discussions bruyantes.
Le tombeau de Jules Il allait être terminé. Comme Léon X, Clément VII ; occupé de la gloire des Médicis,
l'avait interrompu. Mais, sur les réclamations du duc d'Urbin, neveu de Jules II, Michel-Ange passa
en 1531 un nouveau contrat, s'engageant à faire six figures de sa main pour le monument diminué qui
ne devait plus être placé maintenant qu'à Saint-Pierre aux Liens. Puis, par un dernier traité
du 20 août 1542, Montelupo devait achever les statues de Lia et de Rachel
et faire les autres figures d'après les dessins de Michel-Ange. Le tombeau fut fini et placé
à Saint-Pierre aux Liens après 1545 : Michel-Ange avait terminé lui-même la Lia et la
Rachel ou la Vie active et la Vie contemplative qui sont aux côtés de ce
prodigieux Moïse qui apparaît comme une chose extrahumaine dans son symbole même de l'humanité ;
la Vierge, le Prophète et la Sibylle étaient de Montelupo et la figure couchée
de Jules II de Maso del Bosco, mais ne semblaient que des accessoires sans intérêt de la figure
sublime qui ne laisse rien voir autour d'elle. Ainsi finit la Tragœdia della sepultura,
les deux admirables Prisonniers du Louvre, qui primitivement avaient du faire partie du monument,
avaient été donnés par Michel-Ange à son ami Roberto Strozzi qui en fit hommage à François Ier,
puis offerts par François 1er, au connétable de Montmorency pour son château d'Ecouen,
ils appartinrent plus tard à Richelieu qui, après avoir fait décapiter Henri de Montmorency
et confisqué ses biens, les envova à son château de Poitou ; le dernier maréchal de Richelieu
les plaça dans son hôtel du Roule ; enfin, en 1793, Alexandre Lenoir les ayant trouvés dans
une écurie les acheta pour le compte de la nation et ils sont aujourd'hui une des plus hautes gloires
du Louvre ; les quatre Prisonniers qui avaient été ébauchés seulement sont à Florence
au jardin Boboli et le Génie de la Victoire, destiné aussi au tombeau, est à Florence
au Musée national.
Ce fut vers 1538, pendant qu'il était absorbé par son Jugement dernier, que Michel-Ange
rencontra la marquise de Pescaïre, cette exquise Vittoria Colonna, créature toute supérieure,
qui fut pour lui l'objet d'une tendresse infiniment respectueuse et douce où il reposa son âme lassée.
Veuve à trente-cinq ans du marquis de Pescaire mort en 1525 des suites d'une blessure reçue à Pavie
et qu'elle avait aimé passionnément, Vittoria, pleine de son souvenir, avait vécu d'abord à Naples
et à Ischia, puis elle était partie pour Ferrare dont le climat fut dangereux pour elle et d'où elle
revenait quand elle rencontra Michel-Ange à Rome. Depuis lors, qu'elle fuit à Rome ou qu'elle s'éloignât
jusqu'à Viterbe, elle vécut dans une constante intimité d'intelligence et de cœur avec ce grand homme ;
d'une haute culture intellectuelle et d'une profonde érudition qu'elle savait faire aimable,
elle était poète, elle aussi, et souvent l'un pour l'autre ils mettaient en vers leurs pensées :
c'est l'époque, avec celle du David, où Michel-Ange écrivit le plus de vers ; mais les vers
de ses trente ans, composés dans un temps où il n'avait pas souffert encore, étaient surtout un exercice
littéraire où se délassait son intelligence, tandis que ceux de ses soixante, qui sont les meilleurs,
larges, puissants, écrits sur des idées, vers philosophiques ou religieux, sont une expression
de sa pensée et de sa vie. La mort de Vittoria Colonna en 1547 fut pour Michel-Ange la suprême douleur.
Il existe un portrait d'elle dessiné par lui et peint sans doute par Bronzino dans la collection
de M. Campanari, à Londres.
En 1542, Paul III, qui avait fait construire au Vatican la chapelle Pauline, voulut la faire décorer
par Michel-Ange, qu'il affectionnait et dont la gloire était immense ; Michel-Ange supplia le pape
de le laisser terminer d'abord le tombeau de Jules II ; mais, malgré ses prières, il dut commencer
dès lors ses fresques de la Conversion de saint Paul et du Crucifiement de saint Pierre
qui sont ses dernières œuvres peintes, tourmentées mais encore belles – et très effacées aujourd'hui –
et qui furent finies seulement vers 1549, au moment de la mort du pape. Cependant Michel-Ange qui,
à la mort de Clément VII en 1534, s'était complètement détaché des Médicis et qui depuis avait sculpté
son admirable buste de Brutus, recevait les offres les plus séduisantes du grand-duc Cosme
désireux de ramener sa gloire à Florence et de voir terminée par lui la sacristie de San Lorenzo,
et, comme il les refusait en s'excusant de ne pouvoir quitter Rome, en 1558 le grand-duc vint l'y voir.
Michel-Ange pourtant désirait revenir à Florence avant de mourir, mais ses travaux toujours renouvelés
devaient jusqu'à son extrême vieillesse le garder à Rome. À soixante-douze ans, il est chargé d'une oeuvre
énorme qui, plus que toute autre peut-être, allait lui attirer des contrariétés et des ennemis :
San Gallo étant mort, Paul III nomme Michel-Ange architecte de Saint-Pierre, le 1er janv. 1547,
avec la faculté pour lui d'en modifier le plan à son gré. Michel-Ange accepta la charge en en refusant
le traitement et en commençant par mettre fin à tous les trafics qui s'agitaient autour de cette colossale
entreprise : le plan primitif de Saint-Pierre, celui de Bramante, était une croix grecque ; Raphaël
en avait fait une croix latine ; Baldassare Peruzzi avait repris le plan de Bramante et San Gallo
celui de Raphaël en le compliquant ; Michel-Ange simplifia tout et revint à la croix grecque.
Le 10 nov. 1549, Paul III mourut et les sangallistes s'efforcèrent d'éloigner Michel-Ange
de Saint-Pierre, mais le nouveau pape Jules III sut le maintenir dans sa charge et le défendre
contre ses ennemis. Vers cette époque, Michel-Ange construit aussi les palais et la terrasse
du Capitole et il compose la belle et fameuse corniche du palais Farnèse ; il travaille en outre
à une Déposition de Croix qui fut, avec une petite Pietà indiquée par Vasari,
sa dernière oeuvre sculptée et qui est aujourd'hui au dôme de Florence, derrière le maître-autel :
vieux de quatre-vingts ans déjà, il en taillait le marbre pour être placé sur son tombeau, mais,
après des années de travail, mécontent, il commençait à le briser quand son élève Calcagni le sauva
en lui demandant la permission de le reprendre et de le terminer. En 1556, Marcel III, ami des
sangallistes, succède à Jules III, mais il meurt au bout de vingt et un jours, et
son successeur Paul IV, qui fait habiller des figures du Jugement dernier
par Daniel de Volterre, d'où son surnom de Culottier (braghettone), laisse à Michel-Ange
la direction des travaux de Saint-Pierre. Michel-Ange, après avoir renforcé les piliers du dôme
qui ont définitivement 17m. d'épaisseur, donne en 1558, à quatre-vingt-trois ans, le modèle en relief
de la coupole de Saint-Pierre ; tourmenté encore par ses ennemis qui osent lui reprocher sa vieillesse
après une telle œuvre, il travaille toujours. Il ne devait pas voir sa coupole terminée, mais assez
avancée cependant pour qu'il pût espérer qu'on ne la changeât pas. Pie IV, sous le pontificat
duquel il allait mourir, devait en effet le défendre jusqu'au bout contre les menées
des sangallistes. Depuis longtemps tous les maîtres de la Renaissance étaient morts ;
seul le plus grand, Michel-Ange, avait survécu, grand jusqu'à la fin. Ses derniers ouvrages
furent l'église San Giovanni de Fiorentini à Rome, la porte Pia de Rome et la transformation
d'une salle des Thermes de Dioclétien en l'église Santa Maria degli Angeli. Michel-Ange souffrait
de la pierre ; le lundi 14 févr. se trouvant fatigué, il ne put monter à cheval comme il en avait
l'habitude ; puis se sentant plus malade, il demanda à Daniel de Volterre d'écrire à son neveu
Leonardo de venir auprès de lui et il dicta à Daniel de Volterre et à Tomaso de Cavalieri
ce bref testament : « Je donne mon âme à Dieu, mon corps à la terre et mes biens à mes plus
proches parents », en priant qu'on lui parlât de la Passion tandis qu'il serait près de mourir ;
et il mourut – dans la maison qu'il habitait au pied du Capitole, via delle tre pile –
le vendredi 17 févr. 1564. L'émotion fut grande à Rome et l'on s'apprêta à l'enterrer
en grande pompe à Saint-Pierre, mais Michel-Ange avait demandé à reposer à Florence, et Leonardo dut,
pour ne pas soulever les Romains, emmener son corps à la dérobée, à Florence des funérailles magnifiques,
retardées jusqu'au 14 juil. lui furent faites à San Lorenzo et son mausolée fut élevé à Santa Croce
sur les dessins de Vasari par Giovanni dell' Opera, Cioli et Lorenzi.
À regarder l'œuvre colossal de Michel-Ange, sculpteur, peintre, et architecte enfin, mais seulement
à l'heure tardive où il se sent en possession définitive de l'art, l'auteur des Tombeaux des Médicis,
de la Chapelle Sixtine et du Dôme de Saint-Pierre apparaît hautement comme le plus grand
créateur d'art des temps modernes. Ayant reçu de la beauté antique une révélation de l'art, il donne
à cet art une forme nouvelle et à la suite de la formule plastique des anciens il trouve la formule
humaine des modernes. Parmi les hésitations de la sculpture de son temps, à côté des jolies incertitudes
d'un Benedetto da Majano, Michel-Ange, sûr de lui-même, produit son œuvre jour à jour en suivant
le développement de sa vie et le déroulement de la passion humaine, parti de la jeunesse du
David et du charme de l'Adonis mourant pour arriver aux sensations extrêmes
du Moïse et des Prophètesde la Sixtine ; d'une maîtrise d'ailleurs qui devait
être sans élèves, trop personnelle pour être un enseignement et qui ne devait produire en leurs excès
impuissants que des Montelupo et des Volterre. La sûreté de sa conception devait lui donner une assurance
d'exécution sans égale, lui permettre de peindre la Sixtine presque sans modèles, même ces figures nues
comme Luca Signorelli venait d'en peindre à Orvieto, plus en le précédant qu'en ne l'inspirant,
lui permettre aussi de sculpter le marbre même avec une extrême liberté, se plaisant au travail
direct du marbre, étant à lui-même son propre praticien ; la vision déterminée non de ce qui était,
mais de ce qu'il voulait faire, autorisait d'ailleurs son génie à oser manquer à la nature et
l'entraînait à ces défauts d'exactitude matérielle fréquents dans son oeuvre, comme la tête
trop petite de la Madone dans la Pietà de Saint-Pierre. D'un tempérament sec et nerveux,
trapu et de taille moyenne, la tête osseuse rendue plus dure encore par le coup de poing de Torrigiani,
Michel-Ange était très robuste, d'une grande simplicité et d'une indomptable énergie, tout à son travail,
mangeant peu, dormant peu et se couchant souvent tout habillé ; il disait à Condivi : « Quoique riche,
j'ai toujours vécu en pauvre ». La solitude qu'il aimait l'avait rendu réfléchi et sombre malgré
ses immenses succès, sombre parfois jusqu'à la souffrance et même jusqu'à l'injustice, comme
il le témoigna accidentellement pour Pérugin et pour Léonard de Vinci ; il était au reste indépendant
jusqu'à la raideur, comme il le prouve en réclamant 140 ducats pour son tableau à Agnolo Doni qui
refusait de lui en payer 70, – et jusqu'à l'ironie, comme il le prouve à Soderini qui critiquait
le nez du David, en faisant semblant devant lui de le retoucher et en demandant alors son avis
au gonfalonier qui lui répondit : « Admirable ! vous lui avez donné la vie ». Il recherchait
la tranquillité, fuyant pour son art les inutiles agitations, gardant sa vie en dehors de la vie
des autres, ne laissant jamais voir son travail ; très bon cependant, donnant des dessins à ses élèves
pour leurs compositions, aimant avec affection son vieux serviteur et broyeur de couleurs Urbino.
Telle qu'elle se présente ainsi, la vie de Michel-Ange nous est un type extraordinairement intense
de la vie de l'artiste : ayant trouvé la gloire à vingt ans, il travaille à travers toutes les difficultés
qui lui viennent des choses et toutes les peines qui lui viennent des hommes dans la sublime vision
de son art, arrêté et contrarié par l'existence au milieu des splendides beautés qu'il entrevoit,
mais plus fort que les événements qui passent ; chaste toute sa vie, regardant seulement à soixante ans,
après les grandes luttes et les longs travaux, un premier sourire de femme ; et, Vittoria morte,
tout seul, vieux, ayant encore, malgré sa magnifique gloire et son inatteignable génie, des ennemis
et des envieux, et jusqu'au dernier jour restant debout dans sa puissance physique.
Étienne Bricon
* Bibliographie extraite de La grande encyclopédie :
inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts. Présentée par
Stéphen Moysan.