| Poésie | Peinture |
« Je me propose d'imaginer un homme de qui auraient paru des actions tellement distinctes que si je viens
à leur supposer une pensée, il n'y en aura pas de plus étendue. Et je veux qu'il ait un sentiment
de la différence des choses infiniment vif, dont les aventures pourraient bien se nommer analyse.
Je vois que tout l'oriente : c'est à l'univers qu'il songe toujours, et à la rigueur. Il est fait
pour n'oublier rien de ce qui entre dans la confusion de ce qui est : nul arbuste. Il descend dans
la profondeur de ce qui est à tout le monde, s'y éloigne et se regarde. Il atteint aux habitudes et
aux structures naturelles, il les travaille de partout, et il lui arrive d'être le seul qui construise,
énumère, émeuve. Il laisse debout des églises, des forteresses ; il accomplit des ornements pleins
de douceur et de grandeur, mille engins, et les figurations rigoureuses de mainte recherche. Il abandonne
les débris d'on ne sait quels grands jeux. Dans ces passe-temps, qui se mêlent de sa science, laquelle
ne se distingue pas d'une passion, il a le charme de sembler toujours penser à autre chose ...
Un nom manque à cette créature de pensée, pour contenir l'expansion de termes trop éloignés d'ordinaire
et qui se déroberaient. Aucun ne me paraît plus convenir que celui de Léonard de Vinci. »
* Paul Valéry