| Poésie | Peinture |
« Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarmé ; il s'en inquiéta ;
les poètes n'aiment pas à laisser derrière eux un frère ou un fils ; ils se voudraient seuls
et que leur génie pérît avec leur cerveau. Mais M. Mallarmé ne fut baudelairien que par filiation ;
son originalité si précieuse s'affirma vite ; ses Proses, son Après-midi d'un Faune,
et ses Sonnets vinrent dire, la merveilleuse subtilité de son génie patient, dédaigneux,
impérieusement doux. Ayant tué volontairement en lui la spontanéité de l'être impressionnable,
les dons de l'artiste remplacèrent peu à peu en lui les dons du poète ; il aima les mots pour
leur sens possible plus que pour leur sens vrai et il les combina en des mosaïques d'une simplicité
raffinée. On a bien dit de lui qu'il était un auteur difficile, comme Perse ou Martial. Oui, et pareil
à l'homme d'Andersen qui tissait d'invisibles fils, M. Mallarmé assemble des gemmes colorées par son rêve
et dont nous n'arrivons pas toujours à deviner l'éclat. Mais il serait absurde de supposer qu'il est
incompréhensible ; le jeu de citer tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, même
fragmentée, la poésie de M. Mallarmé, quand elle est belle, le demeure incomparablement [...]»
* Rémy de Gourmont