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Éternels Éclairs
Poésie Peinture

Témoignage d'un Accident Vasculaire Cérébral (AVC) :

Bon coeur et mauvais sang

Partie IV




Témoignage AVC

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Par Stéphen Moysan





100. Et puis ...


Il est des périodes dans le processus de guérison qui n’offrent rien d’autre à raconter que des mois de travail longs et fastidieux qui vous conduisent vers des progrès à peine perceptibles, mais qui finalement aboutissent à un vivre mieux. Bien que je le désire, j’appréhende de devoir reprendre l’enseignement à la rentrée. Une remise à niveau paraît nécessaire. Je consacre donc mes débuts d’après midi à réviser. Par chance, si j’ai besoin de me remémorer les programmes scolaires de mathématiques et de sciences, je ne les ai pas complètement oubliés. Nous sommes maintenant en mai 2015 ; et tandis que je pense avoir traversé les étapes les plus éprouvantes de l’après AVC, j’ignore que ma vie va de nouveau basculer. Le bouleversement sera profond. Les faits qui le composent, commencent par un effroyable rêve mettant en scènes d’odieux actes criminels dans une région d’Afrique centrale où des millions de personnes furent exécutées ces vingt dernières années sans que cela n’émeuve grand monde. Je ne saurais préciser les causes de l’indifférence générale. Peut-être était-ce dû à l’éloignement géographique, à la couleur de peau des victimes, ou plus certainement au manque d’argent à en retirer. Qu’importe, de toute façon les interventions militaires ne sont jamais désintéressées et améliorent rarement la situation.






101. L’effroyable rêve (1)


Essoufflés par leur course à pieds et fous d’effroi, ceux de l’ethnie oppressée hurlaient : « Fuyez ! Ils arrivent ! Ils arrivent ! » En passant devant les habitats dispersés, ils tentaient d’échapper aux milices armées. Des hordes de tortionnaires ensanglantaient les villages du pays. Hommes, femmes, enfants, nul n’échappait aux griffes aiguisées de ces monstres exterminant impitoyablement l’ennemi. L’élite politique mettait en marche les plans échafaudés et sous-traitait les sales besognes de la révolution aux mercenaires de leur camp. Les pourchassés tentaient vainement de s’échapper. Il y avait de nombreux défunts sur leur passage. Des têtes tranchées roulaient boulaient. Sous le soleil, de la cervelle bouillonnait à même le sol. Atrocement, des machettes affûtées s’abattaient. L’hémoglobine jaillissait des bustes tels des jets de fontaine. Dépecés de leurs membres, les cadavres indistinctement à terre, piétinés par la masse horrifiée, sauvagement éventrés à coups de poignards enfoncés jusqu’à dégueuler des intestins, régurgitaient leurs entrailles. Des flaques de sang se répandaient selon la pente en des mares puantes mêlant leur pestilence à l’odeur de la merde déféquée des vivants. Face à cette tragédie, où les plus intrépides se défendirent, nombreux sont celles et ceux qui moururent rapidement. Pour les autres, l’horreur continuerait.






102. L’effroyable rêve (2)


Quelques otages femmes, les jambes écartelées, étaient collectivement violées. Des guerriers équipés de mitraillettes tenaient en joue les maris horrifiés. Ils gueulaient : « chiens et chiennes, retrouvez votre condition d’esclaves. » Tandis que les moins gradés de la révolution agrippaient férocement les bras et retenaient les genoux, les mercenaires obtenaient leur grand plaisir dans cette orgie criminelle. Mon ami Boudoué n’envisageait plus qu’une chose : c’est que vraisemblablement ils allaient tous trépasser. Au dehors retentissaient des cris si violents, qu’une massue frappant son crâne ne l’aurait pas étourdi plus. La terreur l’avait assailli. Toutefois, malgré son affolement, il ne céda pas à la panique. Lorsqu’il se ressaisit, ses pensées étaient à la protection de sa famille. L’unique possibilité de sauver Sonia, sa fille de deux ans, et Shyaka, son fils de trois mois, était de les cacher. Il avait conçut une trappe dans la chambre conjugale afin d’y ranger des affaires. Une personne et un bébé pourraient s’y recroqueviller. Il prévint son épouse, en la persuadant de s’y enfermer avec Shyaka. Elle était affolée et sanglotait son désarroi en lui répétant « - Et toi, où iras-tu te réfugier ? Ils te frapperont à mort s’ils te voient ! » Bien sûr, il le savait pertinemment mais que pouvait-il y faire ? Il n’envisageait pas de meilleures solutions.






103. L’effroyable rêve (3)


Pour garantir au mieux leur sécurité, Boudoué dissimula sa femme et son fils à l’intérieur de la trappe dont il camoufla l’accès par une paillasse. Le petit écart entre les planches n’étant pas hermétique, l’air circulait. Ensuite, il retourna vigoureusement : chaises, tables, meubles et étagères. Avec la ferme intention de feinter les mercenaires, il fracassa : pots, marmites, brocs, assiettes, vases d’argile, récipients, objets fragiles. Tout à sa disposition explosa ! Il mit en ruine la cuisine. En examinant la demeure, les soldats supposeraient peut-être que d’autres avaient déjà pillé les lieux. La fouille serait sûrement moins intensive si l’impression était donnée que la razzia avait été effectuée. Néanmoins, il fallait aussi abriter Sonia. Il n’y avait plus qu’un endroit où se terrer. Les toilettes étaient une extension de la maison, une sorte de cagibi en taules par lequel on pouvait directement accéder de la chambre. Boudoué avait creusé cette fosse de trois mètres cubes recouverte d’une tablette en bois avec une cavité circulaire au milieu. Il retira promptement le couvercle, le coulissa sur le côté, plongea ses genoux dans les immondices, et s’installa. Englué de matières fécales, il consola Sonia au creux de son épaule et bien que cela puisse paraître dérisoire, il lui justifia son bâillonnement avec l’étoffe déchirée d’une chemise.






104. L’effroyable rêve (4)


Durant des heures longues comme des jours, d’atroces rugissements avaient retenti. Puis, rien de plus qu’une trompeuse accalmie avant la tombée de la nuit. Partout à la ronde, les mitraillettes et les revolvers, alimentés par les chargeurs jusqu’à n’avoir plus faim d’horreur, avaient troué le corps des victimes. Les machettes avaient également participé à cette boucherie humaine. Tandis que les uns récoltaient leurs butins, les autres gisaient contre les murs d’exécutions sommaires, bras en croix et jambes raides ils étaient dépouillés. Seules les plus jolies femmes étaient presque sauves. La beauté de leur corps les avait épargnées de la mort mais pas de la souffrance. Sauf rares exceptions, les prisonnières avaient dû donner du plaisir aux militaires avant d’être libérées. Leurs coopérations forcées entretenaient chez les détenues l’expectative d’échapper aux tueries si elles se comportaient docilement. Chacun ignore ce qu’il serait prêt à faire pour survivre tant qu’il n’est pas confronté à la situation. Le cerveau a parfois des mystères qu’il est dur d’expliquer. La preuve en est que dans certaines situations la victime s’identifie à l’agresseur qu’elle est prête à excuser comme modalité psychique d’adaptation à des événements traumatiques. Cependant, ici l’horreur fut telle, l’antagonisme ethnique et le sentiment de haine à l’égard des victimes si violent, que même le temps peinerait à apaiser les survivants.






105. L’effroyable rêve (5)


Au coucher du soleil, un chef de section, avec un béret noir recouvrant son crâne rasé et un uniforme militaire kaki par dessus son corps musclé, soupirant à l’idée d’obtenir des plaisirs sexuels, tria sur le volet des pucelles, et ordonna à trois d’entre elles de vite l’accompagner. Des ustensiles d’argile - brisés en éclats - craquèrent sous leurs pas. Dans la chambre où ils se rendirent, conformément aux instructions reçues, le ménage avait été fait par des détenues. En attendant, les militaires à la solde du chef de section jubilant de leur succès avaient bu et évacuèrent leurs litres d’alcool en pissant dans les toilettes. Trop saouls, ils ne remarquèrent pas les réfugiés au fond du trou. Sonia qui s’était endormie sur son père se réveilla. Au même moment, le chef de section tança les militaires. Que faites-vous là ? Dégagez ! Ordonna-t-il d’un ton virulent. Les soldats s’exécutèrent prestement. Le chef pouvait disposer de la pièce. Un lit confortable avec des draps propres lui avait été ménagé. Dessus, il bringuebala deux des trois pucelles dont il avait déchiré les vêtements et les obligea à s’exhiber, puis à se toucher. Forcées d’obéir au moindre de ses claquements de doigts, menacées dans le cas contraire de se faire enfoncer un manche à balai dans le rectum, elles auraient voulu le tuer ; mais résignées par le sort qui leur était destiné, elles craignaient d’être abattues.






106. L’effroyable rêve (6)


Les trois pucelles qui avaient été triées sur le volet pour pimenter sa soirée étaient martyrisées. L’infâme ouvrait âprement leurs cuisses avec son arme. L’acier chaud d’avoir été outrageusement employé s’immisçait entre leurs genoux et remontait tout le long jusqu’à la fente de leur vagin où le pistolet s’attardait en des attouchements douloureux. Tandis qu’assis à l’extrémité du lit, masturbé par une esclave sexuelle nichée au creux de son entrejambe, celle là même qui lui léchait le nombril, caressait le gland et les bourses de secrétions, il exigeait des autres qu’elles illuminent ses horribles yeux noirs, pétillant d’orgueil, il jouissait de la satisfaction du travail accompli et d’un plaisir accru par l’assouvissement de ses désirs. En surélevant discrètement la tablette de bois au dessus de sa tête, Boudoué les épia. Il aurait voulu libérer les demoiselles. Il s’en abstint. Nauséabond calcul de mort dans ce merdier, ils y auraient tous laissé la vie ! Les toilettes faisaient face au lit. Les scènes de viols se succédaient. La poitrine à la hauteur des hanches, une jeune femme redonnait la trique au monstre qui la battait. Pendant qu’elle compressait ses seins sur sa verge, il mordillait ceux des autres et changeait de position à sa guise. S’il l’estimait nécessaire, il cognait. Ainsi régulièrement celles qui n’étaient plus des pucelles encaissaient ses véhémentes brimades.






107. L’effroyable rêve (7)


Soudain ! La femme de Boudoué, bondit en hurlant de sa cachette : « J’ai tué Shyaka ! J’ai tué Shyaka ! Je l’ai étouffé avec mes mains. Il est mort ! Je l’ai tué. » Elle provoqua un affolement général. Les jeunes soumises paniquèrent et se mirent à hurler. D’abord surpris, le chef barbare se ressaisit et réagit froidement. Il prit le revolver à sa disposition, pointa le canon d’acier sur le front en sueur de la perturbatrice, et tira deux fois. Sibylle s’écroula en lâchant Shyaka de ses bras. Les deux crânes s’écrasèrent violemment sur le sol. Ce fut le crime de trop pour le bourreau, une des victimes de viol qui lui caressait encore à contre cœur le pénis avec la bouche, telle une hyène arrache sa portion de viande juteuse la gueule fourrée dans les entrailles de sa dépouille, croqua le gland en érection. Castré, le monstre cria ! Tordu de douleur, il giclait du sang à foison. Le revolver tomba de ses mains. Elle s’abaissa afin de s’en saisir, et en direction du violeur, elle pressa la gâchette et répéta deux fois son geste. Mais craignant la colère des subordonnés qui ne tarderaient pas à arriver, le quatrième déclic fut amorcé contre sa tempe ! Elle évita ainsi la vengeance des soldats qui prévenus par le vacarme accoururent pour fusiller les survivants. Prostré dans son trou, dans un trop plein d’horreur, Boudoué s’évanouît, et je me réveillai.






108. Au réveil


Quand je retrouvai l’esprit suite à mon effroyable rêve, mon lit était humide et les draps déchirés. Après avoir maitrisé mon angoisse, ma première réflexion fut que ce cauchemar pourrait me valoir au moins dix ans de psychanalyse. J’en ai ri, certainement était-ce un moyen de décompresser car honnêtement j’avais dû pleurer à chaudes larmes durant mon sommeil. D’ailleurs, j’ajoute que ces derniers jours, je dormais de moins en moins sans avoir l’impression d’être fatigué. Bref, le soleil s’était déjà levé depuis une heure ou deux et il était temps que j’en fasse autant. Le programme de la journée était prédéfini : orthophonie le matin et rendez-vous avec mon ami Julien en début d’après midi. Cependant, avant même ma sortie de la douche, mes pensées eurent tendance à se développer de manière grisante tandis qu’un certain manque de concentration m’envahissait. Je sautais de pensées en pensées comme une abeille va butiner des fleurs sans s’attarder. Je me sentais libre, riche en idées que je voulais défendre, plus intelligent qu’à l’accoutumée. Ce qui m’était impossible jusqu’ici devenait réalisable. J’imaginais qu’en le voulant vraiment un merveilleux projet pouvait se concrétiser. J’avais le sentiment d’avoir beaucoup reçu et si peu donné ; il me fallait absolument inverser la tendance.






109. Morts au Nord Kivu


Parfois il faut pleurer pour que les yeux voient mieux après. J’ai eu l’étrange sensation de recevoir ces mots comme un message venu à moi de nulle part. J’en ai retrouvé le sourire. Dehors les bruits de klaxons de voitures contre les camions de livraisons bloquant la rue commencent à retentir. En attendant de me rendre à ma séance d’orthophonie, je décide de lire sur internet l’actualité sur les conflits au Congo Kinshasa. Des massacres y ont encore eu lieu cette nuit près de Beni. Il y a trop longtemps que le Nord Kivu n’a pas retrouvé la paix. Aussi, j’envisage que mon effroyable rêve était peut-être une vision des exactions qui se sont perpétrées au même moment. Il semble pourtant qu’il en est autrement. C’est une surprenante coïncidence, même si - hélas - les massacres sont fréquents dans ce pays. Pour l’exploitation des ressources premières, on épuise, affame, appauvrit, viole et tue les populations. Depuis vingt ans, et le génocide Rwandais qui initia les exactions criminelles dans la région des grands lacs, un peu plus de six millions de morts ont été placés sous silence médiatique. Il faut dire qu’une histoire difficile à comprendre ne captive pas l’audience. Précisons néanmoins que les armes ne sont pas la principale cause de décès, la famine et les maladies sont plus meurtrières encore.






110. Déclaration d’amour


Il est l’heure de me rendre à ma séance d’orthophonie. Je me suis sérieusement demandé si je ne devais pas l’annuler et puis j’y ai renoncé avec un objectif en tête. J’appréhende un peu. Je dois avouer à la doctoresse qui m’aide à perfectionner mon langage que je commence à éprouver des sentiments à son égard, et que je veux mettre un terme à notre travail en commun car la situation me met mal à l’aise. Sa gentillesse et son incitation à me faire reprendre la poésie m’ont conduit à un transfert que je ne peux pas supporter. Elle est plus âgée que moi d’une quinzaine d’années, mariée et mère de deux enfants, et je m’interdis de ressentir quoique ce soit qui pourrait briser un tel couple. Je souhaite fuir la situation. Evidemment, quand arrivé sur place il a fallu déclarer ce que je ressentais, j’ai pris conscience du ridicule de la situation. Je n’ai pu empêcher une larme de couler sur ma joue. L’orthophoniste avait beau être dans une position difficile, sa réaction m’a heurté. Elle a nié l’amour naissant que je lui portais. Ma déclaration lui paraissait trop soudaine. Je devais, selon elle, la désirer plutôt que l’aimer ; et j’ai eu le droit à un discours sur la différence entre les deux. Je me sentais profondément humilié par cette remise en cause de mes sentiments. Je suis donc parti vexé, et je ne l’ai plus jamais revue.






111. En attendant de voir Julien


Comment avais-je pu déclarer si soudainement à mon orthophoniste que je l’aimais ? Et qu’est-ce qui m’avait déçu dans sa réaction ? Qu’elle ne partage pas mes sentiments n’était curieusement pas le problème, j’en étais presque rassuré. Mais qu’elle abaisse les miens alors que je n’en avais pas éprouvé de tels depuis longtemps et que je doutais même d’être capable d’en ressentir de pareils à nouveau m’avait déchiré le cœur. Peut-être avait-elle raison finalement, nous nous connaissions trop peu pour que mes mots expriment le sens profond de l’amour. Une fois rentré à la maison, et tandis que je souhaitais oublier ce qui s’était passé, j’ai reçu un texto de sa part où elle me demandait une dernière fois si j’étais sûr de vouloir changer d’orthophoniste, et que si ma réponse le lui confirmait, elle m’en trouverait une à proximité de chez moi. Etant allé trop loin dans mes déclarations, il m’était quasi impossible d’envisager de faire marche arrière sans perdre ma fierté. J’ai donc réaffirmé la décision que j’avais prise. Mieux valait tenir le coup que de se laisser glisser, car il peut être dix fois plus long de se reconstruire que de sombrer. Dorénavant, je devais penser à autre chose. Et mes nouvelles réflexions se portaient sur l’heure et le lieu de mon rendez-vous avec Julien.






112. Julien face à mon monologue


Julien est un ami qui m’apporta son aide durant mon rétablissement. J’avais pourtant du mal à l’écouter tandis que nous étions assis à une table d’un bistrot. Et puis, il aborda une discussion politique m’encourageant à reprendre la parole sans que je ne la relâche. J’ai commencé par lui dire que si le monde tourne en rond, il ne marche pas droit. Que parfois, le présent est un vrai cauchemar duquel j’essaie de me réveiller. Le drame est que les hommes y jouent avec conviction une comédie qui n’a jamais fait rire dans une pièce qui dure depuis des siècles. Que l’Histoire humaine a connu tellement de guerres que j’ai fini par croire que la paix ne peut régner qu’entre les tombes. Que je m'abstiendrais de prophétiser l'avenir, car qui agit ainsi n'a pas pour but d'avoir raison dans le futur mais de gouverner dès à présent. Et qu’« on ne désire pas ramener le pouvoir sur Terre pour s'élever soi-même au dessus des cieux. » Que bien vivre au détriment des pauvres, c’est souvent les voler ; alors que donner de quoi de vivre à chacun, c’est toujours un bonheur. On l’imagine plus compliqué qu’il ne l’est, le chemin pour être heureux. Et qu’enfin, à mon avis : si Dieu est lumière, comme le soleil, il est un fabricant d’ombres pour les athées qui lui tournent le dos, et il peut rendre aveugle les croyants qui se trouvent face à lui.






113. Désabusé de la politique


Peut-être que mon discours fut moins structuré que supposé, mais mes paroles étaient comme du vin dont je voulais m’enivrer et Julien se plaisait à en boire avec moi. Je me sentais presque dans un état de transcendance. Et je me moquais de savoir à quoi ce sentiment de surpuissance intellectuelle était dû et des conséquences qu’il me faudrait supporter ? Julien lui affirmait que j’étais prêt à entreprendre une bonne campagne politique. Ce à quoi je ne voulais pas souscrire. Les politiciens, qui se sentent supérieurs, ont trop souvent jugé vain de défendre des idées intelligentes afin de convaincre des personnes qu’ils estiment raisonner par l’absurde. Ils se contentent d’être médiocres pour nous séduire. Je trouve leurs comportements abjects. Ils nous déclarent en guerre contre le chômage, le terrorisme, et pour le pétrole, tandis qu’en parallèle nous vivons des crises économiques, politiques, écologiques. Ils entretiennent le chaos qui rend plus désirable l'ordre que le changement. Et l'espoir, réduit au silence, déserte notre pays où on ne s’attache plus qu’à préserver et non à bâtir. En ce qui me concerne, je n'aime ni nos sociétés actuelles qui mériteraient d'être régulées, ni les alternatives proposées commençant à dater et qui n'ont jamais fonctionné.






114. Dépenser mieux


Il est trop naïf d’espérer que d’autres répondent un jour à nos problèmes, de penser que leurs objectifs seront communs aux nôtres, de déléguer les décisions à prendre. Nous avons notre part de responsabilité dans l’évolution du monde actuel. La nier c’est ne pas comprendre à quel point le système est dépendant de notre consommation. Puisque de nos jours dépenser mieux est un véritable moyen de pression, vouloir changer la situation passe par devoir utiliser son argent judicieusement. Pourquoi acheter aux multinationales qui exploitent les gens, nuisent à la santé, ou détruisent la planète, si ce n’est pour économiser ce qu’on finira par débourser en finançant le chômage, la sécurité sociale, ou l’écologie. Dans les pays dit développés, nous avons le choix à l’achat, s’il ne convient pas, n’achetons pas ou achetons peu ! Favorisons l’émergence des alternatives éthiques. Par ailleurs, arrêtons de succomber à l’idée de devoir toujours consommer plus. Ceux qui ont les moyens de nous inciter à dépenser sont généralement les mêmes qui cherchent à nous dominer ; ne pas s’en rendre compte c’est déjà se laisser abuser. Il est temps de s’en préoccuper. Des gens simples et avisés, que la violence effraie, seront bientôt obligés de crier leur mécontentement pour se faire entendre.






115. L’ancienne Loi Péruvienne


J’ai terminé mon discours en disant à mon ami que dans nos sociétés, la priorité est donnée au travail sur le travailleur et aux exigences économiques sur les besoins humains. Nous avons oublié que les moyens étaient là pour nous servir et non que l’on se serve de nous pour obtenir plus de moyens. Il me paraissait évident que l’économie mondiale nous entrainait dangereusement à notre perte. Et puis j’ai cité une loi péruvienne datant de 1594 : « Quiconque vole des aliments ou des vêtements, de l’argent ou de l’or, sera interrogé pour que l’on sache s’il a volé poussé par la nécessité et la pauvreté ; et si l’on voit qu’il en est ainsi, ce n’est pas le voleur qui sera châtié, mais celui qui a la charge de lui fournir le nécessaire, et celui-ci sera privé de sa charge pour ne pas avoir pourvu à ses besoins et pour n’avoir pas tenu la liste des nécessiteux. Et l’on donnera au dit voleur, nourriture, vêtements, terres et maison, indispensables à sa vie. » Quand mon discours s’acheva sur ces mots, j’étais vidé, l’esprit chancelant, et avec une mission en tête que je m’étais convaincu d’accomplir avant de rentrer à la maison. Par conséquent, je devais entreprendre le chemin de retour seul. Julien voyant que je n’étais pas dans un état normal s’inquiéta et voulut me raccompagner. Je m’y opposai, en prétextant avoir une importante tâche à accomplir.






116. Le chemin du retour


En route vers mon appartement, je suis passé devant une église que j’avais toujours vu fermée et qui exceptionnellement était ouverte. J’avais grandement envie de pénétrer à l’intérieur. Je n’en fis rien sous prétexte que l’institution religieuse avait tué des millions de personnes pendant des siècles sans jamais s’être excusée ni avoir demandé pardon. Je priais, je suppose, le même Dieu qu’eux. J’aimais également profondément le Christ, il représentait la perfection humaine à mes yeux, mais je n’avais aucune confiance en les élites qui avaient trop souvent trahi ses divines paroles. J’aurais d’ailleurs éprouvé le même genre de sentiments face à une synagogue ou une mosquée. Je suis donc resté prier debout à l’extérieur, jusqu’à ce que seize heures sonnent. J’ai ensuite repris mon chemin, en hâtant le pas, afin de retirer de l’argent dans la banque la plus proche. Celle-ci ferma à mon arrivée. J’y ai vu un signe. Il était étonnamment tôt pour refuser l’accès aux clients. Et là encore, je me suis imaginé que je ne devais pas y rentrer. Les banques et le monde de la finance ont un fonctionnement scandaleux qui favorise les riches au détriment des pauvres, pensais-je. Le moins j’ai affaire à eux, le mieux c’est. Malgré tout, j’ai tapé mon code au distributeur et j’ai tiré soixante euros.






117. Lily May


Mes forces continuaient de me déserter. Je m’obstinais quand même à accomplir ce que j’avais prévu. Enfin, je faisais face à la prostituée choisie en bas de chez moi. Ne connaissant pas le prix d’une passe, je l’ai payé sans savoir ce qu’il en était. « - Que veux-tu faire bel homme ? » Je veux que tu me racontes ta vie en dix minutes, lui ai-je répondu. Et Lili-May commença à m’évoquer son métier. Il y avait toutes sortes de personnes parmi sa clientèle, souvent des hommes et parfois des femmes, des jeunes ou des vieux, des chômeurs, des travailleurs ou des retraités, du chic ou du pauvre, du qui sent bon ou qui pue, seuls les beaux se faisaient plus rares, alors que pouvais-je désirer entendre ? Elle était arrivée en France il y a une dizaine d’années pour aider ses proches habitant une province reculée du nord de la Chine, sans savoir qu’elle exercerait cette profession. Bien que son pays natal se développe, la situation de ses parents ne s’y est pas améliorée. À Paris, après six mois de recherche, elle était toujours sans papier ni travail. Aussi, empocher au minimum cinquante euros par passe, cinq ou six fois par jour, malgré la répression policière, permettait de répondre aux besoins de sa famille qui comptait sur son aide. C’est de loin l’activité la plus rentable qu’elle pouvait exercer.






118. Paroles d’une prostituée


Lily-May affirmait qu’obtenir de l’argent en vendant son corps prouvait la considération des hommes à son égard. Ils sont tellement radins que pour obtenir un billet de leur part, il faut le mériter. Et selon ses dires, elle valait le coup. Parfois, avant la passe, certains clients exigeaient une preuve de ses résultats négatifs à sa prise de sang mensuel concernant le test du sida. Elle aimait bien les rassurer, ils étaient beaucoup moins inconscients que ceux qui lui réclamaient une relation sans capote. Elle refusait toujours d’obéir à ces derniers. Elle avait appris à mettre un préservatif avec la bouche et rencontrait un certain succès avec ce savoir-faire. Elle était douée. Dans la rue Saint-Denis, c’était la plus sollicitée ! Et ce n’était pas qu’une question de beauté. Pendant des années elle a accepté tout le monde ; mais plus le temps passe, plus il devient compliqué de répondre aux envies des hommes repoussants. Non qu’elle prenne parfois du plaisir, elle n’en prend jamais, elle simule. C’est aux clients d’être satisfaits, pas à elle. Toucher l’argent et l’utiliser comme bon lui semble est la seule chose qui la contente. La passe ne dure jamais plus d’un quart d’heure, sauf coût supplémentaire ; cependant elle ajouta que les flics véreux pouvaient bénéficier d’accords différents.






119. Une conversation écourtée


Pour Lili-May, qui a fini par obtenir la nationalité française après plus de cinq ans de mariage, les idées négatives et d’immoralité qu’entraine la prostitution empêchent les travailleuses du sexe d’acquérir des droits alors qu’elles s’acquittent de leurs devoirs et de l’impôt. D’après elle, il y aurait fort à faire sur la Santé et la rémunération. Et puisque je parus troublé par sa confidence d’avoir un époux, elle ajouta : « - À mes clients, je vends mon corps ; à mon mari, je donne mon cœur. - Es-tu choqué ? » Je ne savais pas quoi lui répondre. J’avais l’impression de perdre pied, de ne plus être en mesure de l’écouter, que mon esprit me désertait. Elle continua malgré tout, tandis que j’avais de plus en plus de mal à la suivre. Elle détailla ensuite les aspects négatifs de sa profession et notamment celui qui lui pesait le plus, la violence physique qui s’exerçait parfois contre elle. J’avais beau tenter de me concentrer, rien n’y faisait. J’avais peur de paraitre discourtois en mettant un terme à notre entretien qui m’avait franchement intéressé, toutefois mon état m’y obligea. Lili-May ne m’en tint pas rigueur et m’affirma que le plus important était de prendre soin de moi. Et plus tard, qui sait, peut-être pourrais-je revenir terminer cette conversation et lui payer une passe normale.






120. Pensée suicidaire


Une fois à mon domicile, j’ai passé près d’un quart d’heure devant la fenêtre grande ouverte de mon salon, et puis j’ai pris peur. J’ai regardé quinze mètres en bas, avec une importante sensation de vertige et je m’y suis soudainement vu mort. Je n’avais qu’à sauter. Même si j’avais en partie récupéré de l’AVC, exister n’avait toujours aucun sens à mes yeux. Et contrairement à mon optimisme du matin, une terrible évidence me tourmentait, je ne pourrais jamais contribuer à rendre le monde meilleur à l’échelle que je souhaitais. Des larmes coulaient sur mon visage. Je n’aimais pas les hommes et je n’aimais pas en être un. Appartenir à cette espèce décérébrée capable de nuire à toute forme de vie sur Terre me faisait honte. Puisqu’il me paraissait vain de lutter contre les désastres futurs, je n’avais plus rien à accomplir. Peut-être qu’être mort était moins pénible après tout. Lorsque la décision est prise, soudainement, tout va très vite. Vous vous placez sur le bord de la fenêtre, sans appui pour vous retenir, vous faites un pas dans le vide, et vous chutez jusqu’à finir éclaté par terre. Du sang se répand à foison sur le sol. Les passants dans la rue se mettent à crier. Certains d’entre eux pensent malgré tout à appeler les secours. Mais si la hauteur de la chute était suffisante, il est trop tard.






121. Un acte incompris


Toutes les trois secondes, il y a une tentative de suicide sur Terre ; et toutes les quarante secondes, l’une d’elle aboutit. Certaines années, cela cause plus de décès que les conflits armés mondiaux. On estime que près de dix mille personnes par an se tuent volontairement en France et qu’environ 4 % de la population l’a déjà sérieusement envisagé. Si les femmes sont plus nombreuses à essayer, les hommes sont plus nombreux à y parvenir. Pour la grande majorité qui survit à un tel acte de désespoir, il faudra, après avoir été confronté à des échecs de vie qui les ont poussés à vouloir se supprimer, surmonter un échec de mort. Et dans ces conditions, il est difficile de devoir endurer l’a priori que ceux qui ne réussissent pas à mettre fin à leurs jours sont non seulement trop faibles pour supporter d’exister, mais également incapables de mener à terme un projet qui de l’extérieur semble facile à réaliser pour qui le veut vraiment. Comme si procéder à son suicide était forcément rationnel, réfléchi et effectué avec sérénité. Souvent, derrière l’idée de se supprimer se cache celle de préserver les êtres chers, de ne pas vouloir infliger ses propres tourments à autrui, d’être convaincu que mourir est moins grave que demander de l’aide ; ce qui pour les proches rend la chose encore plus pénible à accepter.






122. L’appel salvateur


C’est au moment où attenter à ma vie m’effleura l’esprit que mon téléphone portable se mit à sonner. Après m’être décidé à répondre, je reculai du bord de la fenêtre effrayé par ce à quoi j’avais songé un court instant. Maman venait aux nouvelles comme elle en avait pris l’habitude. Je restai peu de temps à discuter avec elle, juste cinq minutes pour lui avouer l’état dans lequel j’étais et ajouter que j’avais besoin d’être épaulé. Si elle était affolée, je ne l’ai pas ressenti. Ma mère m’ordonna calmement de m’allonger, me confia qu’elle appellerait immédiatement mon père et que tous deux s’empresseraient de me rejoindre pour me tenir compagnie. Comme ils étaient encore au travail, il leur faudrait certainement un peu plus d’une heure avant d’arriver chacun leur tour. Mon père devrait faire face aux bouchons parisiens ; et ma mère, ne pourrait pas aller plus vite que le train. Si j’avais le moindre souci, il ne fallait pas hésiter à rappeler. Elle préviendrait également ma sœur afin que je puisse la joindre au cas où son téléphone ne fonctionnerait pas dans les transports en commun. En attendant, recroquevillé dans mon lit, effrayé par la terrible intention que j’avais eue, interprétant follement les sirènes de voitures de polices qui retentissaient, j’étais anéanti et désespéré de l’être.






123. La prise du neuroleptique


Une fois parvenus à mon domicile, et tandis que j’étais proche d’avoir des hallucinations, mes parents, bien que contre l’automédication, m’ont fait approuver l’idée de prendre une faible dose de neuroleptique que la psychiatre avait arrêté de me prescrire depuis janvier. Le lendemain, il était prévu d’aller consulter un médecin. Et puis, tout en me laissant parler, ils m’ont demandé ce que je ressentais, comment j’interprétais mon état ? Après avoir répondu à leurs questions, j’ai continué de m’exprimer en n’ayant plus que des banalités à dire, jusqu’à ce que je finisse par déclarer que j’avais oublié qu’il fallait pardonner à tout le monde … et même aux fascistes car ils ne font que se défendre du mal qui les gagne par le mal ; ignorant que jamais rien de bon ne peut advenir ainsi. Il m’est aisé d’imaginer quel étonnement mes parents ont dû éprouver quand je leur ai déclaré en avoir marre de m’opposer aux idéologies d’extrême droite que j’avais toujours combattues, et que peut-être devrais-je commencer par écouter ceux qui les défendent, comprendre pourquoi ils soutiennent des propos et des actes dont on sait le malheur qu’ils ont engendré par le passé ; et que si chacun agissait ainsi, ils auraient, espérons-le, l’intelligence d’agir de même. Et la soirée se passant, mon mal s’apaisa.






124. La naissance d’un livre


La veille, je m’étais réveillé sur un cauchemar ; puis mon esprit s’était enflammé, j’avais brulé d’envie, j’avais mis le feu à mes pensées, jusqu’à ce que ma vie paraisse être un grand incendie où tout finirait par n’être plus que des cendres. Mon médecin voulait des précisions sur ma journée. Je lui ai donc raconté son déroulement. Tandis que mon état était redevenu quasi normal, sa réaction suscita une angoisse. Il émit l’hypothèse que si mes crises se prolongeaient, peut-être faudrait-il songer à un internement. J’avais oublié de lui rappeler que la psychiatre m’avait fait arrêter les neuroleptiques. Elle me le fit remarquer l’après midi pour me rassurer. C’était un risque à prendre. L’initiative avait échoué. Elle m’en prescrit à nouveau à faible dose. Elle avait envisagé qu’une telle situation puisse se produire. Ce qui l’inquiétait vraiment néanmoins, c’était de savoir à quel point j’avais eu l’intension de sauter, et ce qui rendait ma vie si compliquée. Il fallait que nous mettions en place un travail commun. Puisque j’avais du mal à me confier à l’oral, et que j’aimais écrire, raconter mon histoire par l’intermédiaire d’un livre lui semblait être un projet idéal. Alors, conscient des avantages qui en découleraient, j’ai joué le jeu. J’ignorais encore que mes confidences s’intituleraient : Bon cœur et mauvais sang.






125. L’article de Sciences et vie


Août 2015, trois mois après ces derniers événements, je m'interroge sur moi-même et sur ce qui pourrait justifier scientifiquement que j’ai entendu Dieu deux ans auparavant. Ce que j’ai surmonté dernièrement me fait douter de mes souvenirs passés et de leur interprétation. Après l'oubli des sensations s’effaçant avec le temps, les diverses pressions extérieures, les réponses intérieures évoluent. Bien sûr vous ne niez pas ce que vous avez vécu, comment le pourriez-vous, mais vous tentez de trouver des explications logiques à ce qui vous est arrivé. Et hasard ou coïncidence, d'après un article de Sciences et vie qui venait de paraitre intitulé « Voir et entendre des choses qui n'existent pas, un défaut de reconnaissance de la voix intérieure ou des souvenirs » ce n'est que récemment que les chercheurs ont commencé à étudier les hallucinations dans toute leur complexité. De là découle le constat que l'aire de Broca (ayant un rôle dans la production du langage), l'aire de Wernicke et le cortex auditif sont impliqués lorsqu'on entend une voix extérieure en soi que les principaux concernés peuvent nommer Dieu. L'article affirme que peu importe leur nature, pour ceux qui les subissent, ces expériences sont bien réelles. L'erreur proviendrait du cerveau qui se tromperait dans sa reconstitution du monde.






126. Une sentence médicale


À présent que j’écrivais un livre sur lequel ma psychiatre pouvait s’appuyer, mes séances avec elle étaient plus productives. Je n’hésitais plus à partager mes peurs et mon cheminement intérieur face aux épreuves que j’avais dû traverser. Mon aphasie initiale avait été surmontée et deux facteurs déterminant y avaient contribué, la chance et le travail. J’avais considérablement progressé. Il me restait cependant un diagnostic important à découvrir concernant ma santé. Il me fut divulgué après que j’ai révélé mon interprétation de l’article de Sciences et vie et les déductions que j’en avais tirées. Certainement avais-je été jugé prêt à l’accueillir, et aussi bien amené fut-il, je m’en trouvais ébranlé. Il était fort probable qu’une maladie, qui n’était pas trop grave dans mon cas, m’affectait : la Bipolarité. Sous l’effet des neuroleptiques, mon humeur était stable ; mais sans ces derniers, la maladie se déclare et il faudrait s’en accommoder. Facile à dire, comme si on pouvait annoncer une mauvaise nouvelle à un dépressif en lui demandant de se sentir bien. Mon expérience à l’hôpital ne m’incitait pas à l’optimisme. Je craignais que mon état se dégrade et que ma liberté ne dépende plus que d’autrui. J’avais vu le traitement que l’on inflige aux patients quand les médicaments ne suffisent pas, et je le redoutais.






127. L’annonce aux proches


À mon avis, ce qu’il y a de plus dur à accepter dans la maladie, c’est de ne pas pouvoir empêcher les gens que vous aimez de souffrir avec vous. Le mal qui vous atteint est déjà suffisant, nul besoin de le voir gagner votre entourage. Car si je n’ai pas insisté sur les difficultés qui touchent la famille dans un tel cas de figure, je sais qu’elles sont nombreuses à surmonter, et je n’ai pas toujours songé à en protéger les miens. Je me suis reposé sur eux. Ils ont été incroyables, même lorsque je leur ai annoncé ma bipolarité, ils sont parvenus à garder leur sang froid et à masquer leur peine. « Tu as géré la situation admirablement sous médicament, il n’y a aucune raison que cela change » m’ont-ils dit. Ensuite, j’ai dû leur expliquer ce que la psychiatre m’avait précisé ; que si mes troubles ne s’étaient pas manifestés avant l’AVC, la maladie devait sommeiller en moi. Alors aussitôt, chacun chercha dans ses souvenirs des preuves justifiant l’avis médical. On me rappela que j’utilisais souvent le sourire pour masquer ma tristesse intérieure. Et il paraissait évident que certains de mes comportements passés s’expliquaient mieux en prenant en considération ce diagnostic. J’ai détesté que des situations singulières de ma vie soient analysées sous cet angle, j’avais l’impression d’être amputé de mes choix forts.






128. Envie de vivre


Je n’avais pas peur de l’avenir quand j’étais jeune. J’étais prêt à risquer le mien pour profiter de l’instant présent. Et puis, je m’étais détourné des décisions qu’on prend conventionnellement pour en assumer d’autres que peu de gens comprennent. Alors il me semble exagéré d’affirmer qu’une maladie peut les expliquer. Je ne m’y aventurerai pas. Par contre d’autres le font pour vous, sans en imaginer les conséquences. Car qui lutterait contre ce qui le caractérise ? Si être bipolaire définit l’homme que je suis, alors je ne veux pas guérir. Je préfère me poser la question « Qui je suis quand je ne suis pas moi ? » Elle me paraît plus appropriée et accroît mon envie de lutter contre la maladie. Je dois reconnaître que les épisodes maniaques qui entrainent l’euphorie, une accélération de la pensée et une augmentation de l’amplitude des émotions sont tellement grisants que parfois on aimerait qu’ils se reproduisent. Comme une drogue, c’est addictif ; mais il ne faut pas oublier que la chute peut être fatale. Alors vous devez vous répéter qu’il n’est pas envisageable de refuser de prendre vos médicaments. Sage décision qui gagne en évidence avec l’envie de vivre. Et l’envie de vivre, je l’éprouve à nouveau depuis que je n’ai plus de mission divine à accomplir.






129. Avec du recul


J’ai compris qu’un homme souhaitant être malheureux trouvera toujours un moyen de l’être. Je préfère moins me soucier de l’avenir et des problèmes qui dominent notre société actuelle. Il est trop éprouvant de surmonter son impuissance face à une situation qui vous désespère. Je sais que cette attitude n’apportera pas de solutions contre les maux qui nous accablent ; mais comme la colère gagne les foules, je ne veux pas qu’elle me ronge. Je place mon espoir dans ces gens remarquables qui essayent au quotidien d’améliorer la situation. Et je m’efforce de vivre en adéquation avec mes convictions, d’aider mon prochain, sans avoir à me battre contre un système entier tellement satisfait de lui même, qu’il nie quantité de méfaits qu’il engendre pour mieux répondre aux besoins qu’il crée. Ce qui a été la source de ma désolation était toutes ces choses que je ne pouvais pas changer, pas améliorer. J’aurais souhaité avoir plus de maîtrise, faire abstraction des injustices qui nous gagnent. Quand je pense qu’un président américain a jadis reconnu que « l’homme tient entre ses mains mortelles le pouvoir d’abolir toutes formes de pauvreté humaine » et quand je vois ce qu’il est advenu depuis, j’ai franchement honte et je regrette notre incapacité collective à respecter cette parole.






130. Un an après


Un an après avoir entrepris l’écriture de ce livre, le temps fut venu d’envisager de transformer le projet des confidences à ma psychiatre en roman témoignage. Même si toute mon histoire n’était pas facile à assumer, peut-être que je pourrais contribuer à quelque chose d’utile. Pour ce faire, j’ai eu recours aux conseils avisés de Mathieu et d’un autre ami proche soutenant cette initiative, Olivier. Il me semble évident que sans eux cet ouvrage ne serait pas ce qu’il est. Leur aide m’a été précieuse. Nos échanges permirent de soulever un point important que j’avais occulté dans mes écrits. Ils me firent aisément reconnaitre que je m’étais censuré moi même au sujet de mon expérience avec Dieu. En effet, jamais je n’avais soulevé l’idée qu’il était compliqué de l’avoir entendu car je ne m’en sentais pas digne. Je pensais que l’avouer ferait souffrir. Et une victime d’AVC est déjà suffisamment porteur de souffrances. Il s’agissait pour moi d’une expérience impossible à partager. Ce n’était ni une question de fierté, ni d’égo, ni de honte, seulement d’être cru. Quand vous êtes convaincu de détenir la réponse à la question que tout le monde se pose au moins une fois dans sa vie et que même votre entourage n’envisage pas que vous puissiez dire vrai, vous êtes confronté à un problème insoluble.






131. Les AVC en France


J’aimerais avant de conclure donner des informations complémentaires sur les AVC que je n’ai pas eu l’occasion de dévoiler au cours de mon récit. Dans de nombreux cas : des maux de tête violents, des troubles de l’équilibre, un engourdissement du visage, la paralysie d’un membre, une cécité uni ou bilatérale temporaire, un bredouillement de la langue, sont des signes annonciateurs qui facilitent le traitement de la maladie. Trop souvent négligés, les détecter permet d’intervenir si nécessaire avant que les lésions du cerveau ne soient irréversibles. Plus l’intervention médicale s’effectuera tôt, moins les séquelles seront importantes. Chaque minute perdue représente deux millions de neurones détruits. Et seulement 2 % des patients arrivent à temps à l’hôpital. L’âge moyen des victimes est de 73 ans, mais un dixième ont moins de 45 ans. Sur les 150 000 personnes par an atteintes d’un AVC en France, 32 500 décèdent. C’est la troisième cause de mortalité après les cancers et les maladies cardio-vasculaires. Face à ce fléau qui fait une victime toutes les quatre minutes, il existe des moyens médicaux de plus en plus performants pour les combattre. La thrombectomie permettant grâce à un filet grillagé de capturer le caillot de sang en est un formidable exemple. Mais avant tout chose, il faut penser au premier geste : téléphoner au S.A.M.U.






132. Chapitre Fin


Qu’écrire maintenant pour conclure ? Je l’ignore. Une page de mon histoire se tourne. Si à l’évidence se rétablir d’un AVC implique de nombreuses et douloureuses épreuves, parvenir à les surmonter m’a apporté tout autant de satisfactions personnelles. J’ai repris le travail, les huit premiers mois à mi-temps puis définitivement à soixante dix pourcent. J’ai réussi à répondre aux exigences de ma profession malgré quelques handicaps invisibles, une mémoire déficiente, des difficultés à effectuer une double tâche, une fatigabilité accrue. Mon métier me demande plus d’énergie qu’auparavant néanmoins j’ai retrouvé un réel plaisir à l’exercer. Je dois reconnaître avoir trouvé des réponses satisfaisantes à la plupart des questions que je me posais sur mes capacités à redevenir un bon professeur. La vie est ainsi faite que d’autres m’interpellent. J’ai également compris que dans mon cas : trop s’en faire, même pour des causes nobles, était synonyme d’orgueil. Il faut parfois accepter son impuissance. Pour autant je ne renonce pas à vouloir améliorer la situation. Aussi, je dois avouer que les difficultés traversées m’ont tant appris que je les perçois désormais comme des événements positifs de ma vie. Elles m’ont rendu meilleur, j’en suis convaincu. Alors mes derniers mots seront : Gardons espoir, et que notre foi en Dieu ne nous fasse pas vivre un enfer.





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Témoignage AVC : partie 4
sur les Éternels Éclairs.



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