| Poésie | Peinture |
« Je ne connais pas un seul psychiatre qui saurait scruter un visage d'homme avec une force aussi
écrasante et en disséquer comme au tranchoir l'irréfragable psychologie. L'œil de Van Gogh est
d’un grand génie, mais à la façon dont je le vois me disséquer moi-même du fond de la toile où
il a surgi, ce n’est plus le génie d’un peintre que je sens en ce moment vivre en lui, mais
celui d'un certain philosophe par moi jamais rencontré dans la vie. Seul peut-être avant lui
le malheureux Nietzsche eut ce regard à déshabiller l’âme, à délivrer le corps et l’âme,
à mettre à nu le corps de l'homme, hors des subterfuges de l'esprit. Le regard de Van Gogh
est pendu, vissé, il est vitré derrière ses paupières rares, ses sourcils maigres et sans un pli.
C’est un regard qui enfonce droit, il transperce dans cette figure taillée à la serpe comme un arbre
bien équarri. Mais Van Gogh a saisi le moment où la prunelle va verser dans le vide, où ce regard,
parti contre nous comme la bombe d'un météore, prend la couleur atone du vide et de l’inerte qui le remplit.
Mieux qu’aucun psychiatre au monde, c’est ainsi que le grand Van Gogh a situé sa maladie. Je perce,
je reprends, j'inspecte, j'accroche, je descelle, ma vie morte ne recèle rien, et le néant au surplus
n’a jamais fait de mal à personne, ce qui me force à revenir au dedans, c’est cette absence désolante
qui passe et me submerge par moments, mais j'y vois clair, très clair, même le néant je sais ce que c'est,
et je pourrais dire ce qu'il y a dedans. Et il avait raison, Van Gogh, on peut vivre pour l'infini,
ne se satisfaire que d'infini, il y a assez d'infini sur la terre et dans les sphères pour rassasier
mille grands génies, et si Van Gogh n'a pas pu combler son désir d’en irradier sa vie entière, c’est
que la société le lui a interdit. »
* Antonin Artaud