Mise en lumière avec rage
D’une violence démentielle
Entre les lignes de l’orage
Une sombre vérité se révèle :

Noir est le cœur des nuages
Pleurant des larmes du ciel
Lorsqu’ils vivent naufrage
Dans les courants éternels !

Stéphen Moysan



Éternels Éclairs
Poésie Peinture



Autoportrait : Le déséspéré, par Gustave Courbet
Autoportrait : Le déséspéré, par Gustave Courbet

Huile sur toile
45 x 54 cm
1843-45

Collection privée

Galerie Courbet




ANALYSE DU TABLEAU




Le désespéré est probablement le tableau le plus singulier et le plus mystérieux de la série des autoportraits de jeunesse de Gustave Courbet. Ni l’artiste, ni ses contemporains ne s’expriment à son sujet, si ce n’est le docteur Paul Collin, qui assista Courbet dans ses derniers instants à La Tour-de-Peilz. Dans la description rapide qu’il fait de l’intérieur du peintre en exil, il mentionne « un tableau représentant Courbet avec une expression désespérée et qu’il avait intitulé pour cette raison Désespoir ». […] D’emblée nous est donnée une information capitale, celle de la présence de l’œuvre dans le dernier atelier du peintre, signe de son attachement particulier pour cette toile. […] Le désespoir dont il est ici question a-t-il été, à un quelconque moment, celui de l’artiste ou bien s’agit-il d’une « tête d’expression », un exercice théorique pour lequel le jeune Courbet aurait, par commodité et narcissisme, étudié son propre visage ?

Les divers exégètes de l’artiste ont insisté sur sa jovialité, sa générosité, son appétit de vivre ; ces qualités avérées composent un portrait par trop conforme, jusqu’à la caricature, à l’image que Courbet voulait donner de lui. L’artiste connaissait également des périodes d’abattement, et plusieurs indices révèlent un tempérament perméable à la mélancolie. Dans les années où le tableau a été réalisé, la correspondance de Courbet ne donne malheureusement que peu d’indications ; les lettres à sa famille sont visiblement écrites pour rassurer (ce trait se vérifiera même dans les situations les plus désespérées) ; l’année 1843 est totalement lacunaire. […]

En 1845 cependant, épuisé par ses efforts pour achever son envoi au Salon, il se dit « très fatigué de corps et d’esprit et incapable de travailler ». Francis Wey le trouve en 1848, « maigre, pâle, jaune et osseux », en 1850 « plus efflanqué, plus blême que jamais». […]

En 1854, Courbet lève pour la première fois le voile sur ses tourments intérieurs : "Avec ce masque riant que vous me connaissez, écrit-il à son mécène Alfred Bruyas, je cache à l’intérieur le chagrin, l’amertume, et une tristesse qui s’attache au cœur comme un vampire.» […] Ce spleen que l’artiste confesse parfois dans ses lettres est en revanche presque absent de sa peinture. […] La singularité du Désespéré n’apparaît que plus étonnante, et impose de remonter aux premières émotions d’une jeunesse placée sous le signe d’un romantisme triomphant. […] « Je m’aperçus, dit l’artiste, que je malversais et qu’il était temps d’enterrer les folies amoureuses. Je résolus de faire mourir la femme qui faisait le tourment de mon imagination : plus malin à moi tout seul que ne l’étaient Werther et Sténio réunis, au lieu de me tourner vers le suicide, je la sacrifiai sans pitié dans un grand tableau allégorique : L’homme délivré de l’Amour par la Mort. La mort emportait en riant une femme que l’amant éperdu (portrait de Courbet) s’efforçait de lui disputer.» Ce témoignage recueilli par Silvestre, situé chronologiquement après le tableau Les filles de Loth, permet de dater ce moment de crise vers l’année 1844. […]

Jusqu’au mois de février 1844, où il apprend l’admission de l’Autoportrait dit au chien noir (Paris, Petit palais), Courbet est doublement dans l’impasse : sur le plan pictural, comme sur le plan personnel, l’idéal romantique le conduit à l’abîme. […] Le désespéré apparaît comme une œuvre-clef ; le choix de représenter le paroxysme de la crise, le moment où se révèle la vacuité d’une jeunesse perdue, marque la volonté de produire un signe à la hauteur du traumatisme vécu par l’artiste. Le cadrage resserré, le format horizontal, qui permet le déploiement dramatique des avant-bras, l’absence de détails anecdotiques et de toute échappatoire, imposent au spectateur une confrontation presque insoutenable. Là est sans doute le but de Courbet, celui de faire partager l’intensité d’un moment où, parvenu aux derniers développements d’une éducation romantique, pris de vertige devant le spectacle annoncé de sa déchéance et de sa fin, l’artiste trouve la force de repousser un destin qui n’est pas le sien. […]


Sylvain Amic