| Poésie | Peinture |
Camille Pissaro :
Peintre impressionniste puis néo-impressionniste français, né à Saint-Thomas
(Îles Vierges) 10 juillet 1830 et mort à Paris le 13 novembre 1903. Connu
comme l'un des « pères de l'impressionnisme », il a peint la vie rurale française,
en particulier des paysages et des scènes représentant des paysans travaillant
dans les champs, mais il est célèbre aussi pour ses scènes de Montmartre.
À Paris, il eut entre autres pour élèves Paul Cézanne, Paul Gauguin, Jean Peské,
Henri-Martin Lamotte ...
M. Camille Pissarro a été un révolutionnaire par les renouvellements ouvriers
dont il a doté la peinture, en même temps qu'il est demeuré un pur classique
par son goût des hautes généralisations, son amour fervent de la nature,
son respect des traditions respectables. La Beauté est immuable et éternelle
comme la Matière dont elle est la forme revivante en nous et synthétisée ;
seuls changent et progressent, suivant le temps, les modes de l'exprimer.
M. Pissarro a voulu adapter à la technique de son art les applications
correspondantes de la science, en particulier les théories de Chevreul,
les découvertes de Helmholtz sur la vie des couleurs. Il a donc introduit
dans l'art des éléments novateurs qui ont rendu possibles la conquête
pittoresque de certains phénomènes atmosphériques jusqu'alors inexprimés,
une plus intime et plus profonde pénétration de la nature. Par conséquent
il a élargi le domaine du rêve, ayant été un des premiers - le premier peut-être, -
à comprendre et à innover ce grand fait de la peinture contemporaine : la lumière.
Voilà son crime. Il n'en est pas encore lavé aujourd'hui.
Le paysage - et la figure n'est-elle pas aussi un paysage ? - tel que l'a conçu
et rendu M. Camille Pissarro, c'est-à-dire l'enveloppement des formes dans la lumière,
c'est-à-dire l'expression plastique de la lumière sur les objets qu'elle baigne et
dans les espaces qu'elle remplit, est donc d'invention toute moderne. Deviné
vaguement par Delacroix, davantage senti par Corot, tenté par Turner
en des impressions d'une barbare et superbe beauté, il n'est réellement entré
dans l'art à l'état de réalisation complète qu'avec MM. Camille Pissarro et
Claude Monet. Quoi qu'on dise et ergote, c'est d'eux que date, pour les peintres,
cette révolution dans l'art de peindre, pour le public intelligent, - mais existe-t-il
un tel public ? cette révolution dans l'art de voir.
Combien diffèrent de ces crépissages épais où l'aile des oiseaux s'enlise, les ciels
de M. Camille Pissarro ; ces ciels mouvants, profonds ; respirables, où les ondes lumineuses
vibrent véritablement, où toutes les voix de l'air se répercutent à l'infini ! Et ces formes.
charmantes, légères, si doucement voilées, et pourtant si noblement caractéristiques,
ces formes faites de reflets qui passent et qui tremblent et qui caressent ! Et cette terre,
rose dans la verdure poudroyante, cette terre qui vit ainsi, qui respire, où sous la lumière
fluidique qui la baigne, sous l'ombre - lumière à peine atténuée - dont elle se rafraîchit,
se voient, se sentent, s'entendent les organes de vie, l'ossature formidable, la vascularité
qui charrie les sèves et les énergies de l'universel amour ! ... Et ces horizons si empreints
de la mélancolie des distances, ces lointains éthérisés qui semblent le seuil de l'infini !
Oh ! je le sais. On a dit de M. Camille Pissarro, comme de M. Claude Monet, qu'ils ne rendaient
que les aspects sommaires de la nature et que cela n'était vraiment pas suffisant. Le reproche
est plaisant, qui s'adresse aux hommes lesquels précisément ont poussé plus loin la recherche
de l'expression, non seulement dans le domaine du visible, mais dans le domaine impalpable,
ce que n'avait fait, avant eux, aucun artiste européen. Si l'on compare les accords de ton
d'un peintre aux phrases d'un écrivain, les tableaux aux livres, on peut affirmer que nul
n'exprima tant d'idées, avec une plus abondante richesse de vocables, que M. Camille Pissarro ;
que personne n'analysa avec plus d'intelligence et de pénétration le caractère des choses et
ce qui se cache sous la vivante apparence des figures. Et la puissance de son art est telle,
l'équilibre en est si harmonieusement combiné, que de cette minutieuse analyse ;
de ces innombrables détails juxtaposés et fondus l'un dans l'autre, il ne reste pour l'étonnement
de l'esprit qu'une synthèse : synthèse des expressions plastiques et des expressions intellectuelles ;
c'est-à-dire la forme la plus haute et la plus parfaite de l'œuvre d'art. »
Octave Mirbeau
* Biographie parue dans "Des artistes", Flammarion, 1922-1924, Paris.
Présentée par
Stéphen Moysan.